Cest un homme encore jeune trente ans lorsquil
rédige en 1843 le Journal du séducteur. Il lui reste
douze ans pour établir un projet philosophique et écrire une
uvre qui fondera lexistentialisme. Aujourdhui, chargé
de la culpabilité dun héritage blasphématoire
quil voudra expier toute sa vie, il rompt ses fiançailles avec
Régine. Et pour mieux se couvrir de cendres, publie ce Journal
par lequel il veut choquer lobjet éloigné de sa passion
et porter, lui, la faute de la rupture. On trouvera chez bien dautres
écrivains, Kafka en particulier, une vie sentimentale aussi volontairement
non ordonnée. Mais ils nont pas, sauf étalage narcissique,
tiré de ces échecs à la conformité une uvre
aussi singulière. Écoutons ce quen dira plus tard son
auteur, Søren Kierkegaard : " Ce titre est en parfaite harmonie
avec tout le contenu. Sa vie dit-il à propos du séducteur
a été un essai pour réaliser la tâche
de vivre poétiquement. Doué dune capacité extrêmement
développée pour découvrir ce qui est intéressant
dans la vie, il a su trouver et, layant trouvé, il a toujours
su reproduire ce quil a vécu avec une veine mi-poétique.
"
Est-ce de ce " mi-poétique " que Danièle Dubroux
a voulu marquer son Journal du séducteur ? Elle ne cesse dans
tous les cas daller et venir, pour son portrait de Don Juan, entre
deux registres, entre deux atmosphères, entre deux langages. Et pour
mieux accomplir ce ballet elle na pas hésité à
diviser son personnage en deux. Ici, Sébastien, gauche, égaré,
rédacteur immature dun journal intime, dans lequel il confesse
des doutes quil voudrait croire siens, note les désirs dont
il se croit lobjet. Là, Grégoire, séduisant,
ombrageux, nimbé dun charme étrange dont il use pour
dérouter ses partenaires féminines. Grégoire est influencé
par sa grand-mère, qui croit à lenvoûtement que
procure la lecture du livre de Kierkegaard.Le livre sert dès lors
de témoin, dans un relais, une noria légèrement hypnotique
qui pourrait continuer si la lumière de Claire, sa simplicité,
sa candeur complice ne réveillaient ce monde enchanté.
La fantaisie au sens hoffmannien est " mi-poétique
", mi-cruelle. On ne joue pas à Dr Jekyll et Mr. Hyde sans
risques. Cette cascade dinfluences à laquelle se douchent les
personnages peut les submerger. |
La folie guette, dun trottoir de la rue Visconti à
un porche du quartier Mazarine. Les voisins inquiètent, les maisons,
qui témoignent des errances de Balzac ou de Baudelaire, sont surchargées
de tableaux, lharmonium, instrument du grand-guignol, prélude
au raptus. La raison même, représentée par le psychanalyste,
cèderait-elle à lenvoûtement ? Ce nest pas
sans lironie chère à Kierkegaard que Danièle
Dubroux regarde le monde de ses personnages. Dans leur va-et-vient, linquiétante
étrangeté convoquée cède sous la charge, volontairement,
ou se dilue dans lirrésistible duo formé par Sébastien
et la mère de Claire. Lattention, soutenue, se plaît
à se laisser soudoyer par lénigme, et le corps à
rire.
Enfin, comme pour se démarquer des tendances au fétichisme
qui environnent le livre ainsi scénarisé de Kierkegaard et
lérigent en objet magique, la réalisatrice recourt à
la citation. Ainsi, quelques secondes sous le ciel de Carl Dreyer viennent-elles
ouvrir un immense puits de lumière. La folie de Johannes, personnage
clé de Ordet, si elle renvoie à Kierkegaard et à
la question de linfluence, de la croyance, continue encore de nous
troubler par la question du miracle de la résurrection.
> Christian Thorel.
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