
par Pierre Bergounioux |
Cest très loin, au seuil aride dun après-midi
de larrière-saison, peu avant la rentrée, quand lécole
reprenait au 1er octobre. Je suis là parce quon na pas
le temps de soccuper de moi. Cest donc après la mort
de grand-père qui, jusquà la fin ou presque, est descendu
chaque jour en ville, où je vis, pour memmener chez lui, sur
le coteau, et vraisemblablement la fin de lété qui a
suivi le jour éblouissant et glacial de février où
mon père a dit que cétait fini. Et de fait, je ne verrai
plus, à mon chevet, en ouvrant les yeux, la haute figure aux blancs
cheveux qui attend mon réveil pour memporter.
Je narrive pas à me souvenir si la carrosserie miroitante
où je contemple la scène est peinte en bleu nuit, si elle
tire son éclat sombre, sa nuance trouble du ciel quelle reflète
ou si ce sont les mots que jentends qui communiquent à la réalité,
à son reflet déformé, cette apparence maléfique,
ces teintes cyanosées.
On ma confié à de grandes filles de quatorze ou
quinze ans, méprisantes et péremptoires, pleines de petits
rires coupants, dinsinuations, de secrets. Nous sommes adossés
à la grille en fer qui coiffe un muret dun blanc cru, devant
une voiture aux ailes ampoulées, au coffre bombé, bleu nuit,
peut-être, ou peut-être sous un ciel étouffant, congestionné.
Lair a la saveur sèche, le goût de fièvre des
beaux jours finissants.
Je les ai écoutées, dabord. Jai essayé.
Elles parlaient à voix haute et intelligible et je discernais vaguement
quelque chose dans le vague. Mais quand je mappliquais à en
saisir mieux les contours, la teneur, elles se sont penchées, se
sont parlé alternativement à loreille, les yeux au ciel
ou le front baissé, comme si elles lisaient simultanément
sur la caillasse du trottoir ou dans la nue métallisée les
mots quelles échangeaient sans bruit, sans se servir de lair
intermédiaire. Ce qui fait que les choses déjà peu
distinctes dont il était question seffaçaient à
peine entrevues et que parfois cest trop de peine. Je me borne donc
à observer la vie déconcertante quon mène dans
la tôle. On peut fixer le soleil. |