Nous habitions le seul endroit de la terre où l’existence fût possible ou bien nous étions faits d’une certaine étroite, particulière et susceptible sorte à laquelle le moindre changement de décor porterait préjudice, empêchement. Comme on n’invente rien, il faut bien, pour nourrir pareille appréhension, qu’on en ait pris le germe à l’air qu’on respirait, à la terre qui nous portait.
Il faut remonter au permo-carbonifère pour comprendre nos âmes encloses. Un pouce renversé, comme au cirque de Rome, avait laissé son empreinte dans le grès ocre du primaire. On était venu, beaucoup plus tard, en occuper le creux. Nous étions cernés de collines dont la ligne de faîte bornait l’horizon à moins d’une demi-lieue. On ne voyait rien d’autre. On n’imaginait pas.
Il y avait des routes, bien sûr, des nationales, même, deux – la 20 et la 89 – qui se croisaient à l’extrémité distale du pont Cardinal, entre le flanc nord de la cuvette et la rivière qui allait au couchant. Mais elles ressortissaient moins à une nécessité qu’à des considérations décoratives, avec les clous de bronze à large tête des passages protégés, les platanes pour la promenade et la ronde mécanisée des samedis soir. Dès que le ruban d’asphalte quittait l’agglomération, il commençait à se contorsionner dans les étroits de la zone métamorphique qui nous séparait de l’Auvergne, en est, cherchait à l’aveuglette son chemin à travers les creux et les bosses de la montagne limousine ou s’enfonçait dans les vallons ruisselants comme des douves qui nous séparaient du Midi. On était pris de nausée. On ne faisait que descendre et monter sur place. On n’en sortait pas. Il y avait la gare, aussi, au bout d’une avenue en pente. Jamais une locomotive n’aurait pu s’extraire de la cuvette. Aussi passaient-elles à la périphérie et leur course tangentielle, surplombante, loin d’éveiller des rêves de départ, d’envol, faisait planer sur nos têtes une écrasante menace.

Avant ça, encore, du vivant de grand-père, l’entrepôt que nous longeons, main dans la main et conversant, chaque matin, pour gagner le coteau. Derrière des grilles oxydées, de la même couleur, à peu près, que le grès originel, des carcasses de camions au profil anguleux rouillent en compagnie de bidons, de bottes de fer rond, de profilés et de poutrelles sous des tôles ondulées percées comme des cribles. Un fouillis de liserons, d’orties, de sureaux a reconquis le terrain. Il fleurit les capots à opercules, enguirlande ridelles et marchepieds, couronne les roues ensablées, comme si l’effort dont témoignent les gros moteurs n’avait pu surmonter l’obstacle des collines, lever l’interdit. Les machines ont affronté le nord pentu comme un mur, la coupure du sud, l’est froncé, nauséeux dont les lacets, sous ombre de mener ailleurs, s’ingénient à vous perdre. Mais inégales à la tâche en dépit de leurs membrures d’acier, de leurs chevaux nombreux, elles sont revenues se coucher, vaincues, au pied du versant ainsi que font, m’a dit grand-père, les éléphants lorsqu’ils sont sur le point de mourir.

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