Et ce que jai appris, longtemps après, dun tiers,
des tribulations de mon père qui fut si bien lenfant du lieu,
qui en avait si scrupuleusement assimilé lesprit, que partir,
pour lui, cétait périr. Mais il avait touché,
pour prix de son zèle, un souverain remède aux atteintes de
léloignement. Cétait le sommeil. Je savais quil
avait fréquenté des endroits aux noms gothiques, Uberach,
Phalsbourg, Pfaffenhoffen, quon lavait pris, avec des blessés
intransportables quil soignait comme il pouvait, à Raon LÉtape,
expédié de lautre côté du pays, en Vendée,
pour soccuper de tirailleurs sénégalais rongés
par la phtisie après quoi il était rentré pour ne plus
jamais bouger.
Un camarade qui avait servi dans la même unité passa inopinément
vingt-cinq ans plus tard. Jétais là. Il ma semblé
que cest lhabitant dun songe très ancien qui débarquait
dans la réalité. Jusquau soir, le visiteur plein de
faconde rappela des noms, des figures, des moments et je me souviens que
mon père, sous un sourire affable, un peu figé, avait lair
quon voit aux dormeurs. Il hochait la tête, rajustait son sourire,
mais je sentais bien que son approbation était de pure forme, quil
ne se prononçait pas sur le fond de laffaire où il sétait
trouvé, paraît-il, mêlé.
Est-ce la raison pour laquelle son compagnon de rêve fit à
deux reprises le récit suivant, que je transcris ? Ils battaient
en retraite avec de linfanterie, des civils, du bétail. Était-ce
encore lAlsace ou déjà la Lorraine ? Ils avaient croisé
une colonne qui montait en renfort, avec des chars qui, bien évidemment,
attiraient lattention. Ça navait pas traîné.
Le ciel sétait mis à vrombir, à hurler lorsque
des avions avaient amorcé leur dégringolade droit sur lembouteillage
de charrettes, de tanks, dambulances, de bicyclettes et de bêtes
à cornes et cest la terre, alors, avec les attelées
de bufs, les chars, les maisons voisines, emportés par le souffle,
qui était montée tumultueusement vers le ciel.
Le narrateur avait aperçu à temps lessaim strident.
Il sétait jeté dans un fossé où il avait
attendu que laverse de fer, de moellons, dhommes et de bêtes
prenne fin. |
Quand il sétait relevé, le paysage avait intégralement
changé. Il était creusé dentonnoirs, jonché
de véhicules incendiés, de débris de toutes sortes,
de corps. Il sétait rapproché de lambulance qui
paraissait intacte dans la désolation. La porte arrière sétait
entrebâillée. Il avait vu mon père, qui de tout ce temps-là
avait dormi sur une couchette, considérer dun il mal
ouvert le tableau fumant et lui demander dune voix candide, légèrement
enrouée, à lui qui courait les bras en lair, la bouche
ouverte, ce qui était en train de se passer.
Il y avait aussi ceux qui lui ressemblaient au point quon se demandait
quand, de loin en loin, ils nous rendaient visite, si ce nétait
pas quelque version de lui-même, lhomme plus âgé
ou la femme quil aurait pu être ou son double des rêves
qui revenaient en ce lieu très étroit, ocre, concave et circulaire,
de la terre dont il fut lémanation. Ils vivaient à Paris
sils vécurent vraiment dans lintervalle des soirs très
espacés qui les ramenaient à la source, au principe foncier
où mon père se tenait avec une constance inexpugnable. Mêmes
traits tombants, même mélancolie, même signe fatal qui
leur avaient attiré, à tous, les grandes peines, les maux
irréparables auxquels les destinait lascendant, sur eux, de
Saturne. Quelle trompeuse espérance les avait entraînés
dans le vide extérieur, quel sortilège tenus captifs des limbes
que trois ou quatre fois, dans mon enfance et mon adolescence, je les ai
vus quitter, lespace dun soir ? Ils ont emporté leur
secret. Ils furent comme les envoyés du songe que mon père
avait fait, à ce quon disait, dans linconnu, le gage
palpable de labsence où il excellait à se plonger et
qui était à lépreuve, même, des bombes
pleuvant du ciel de la réalité.
Cest avec ces antécédents, et quelques autres, encore,
quil a fallu envisager, un beau jour, de partir, dessayer. |