Afin, donc, déjà prémonitoire à vous
en donner le frisson de fixer à jamais son " Sam-Suffit
" ou son " Ker-chez-nous ". Il vit partout des pierres
et déclara : " Sous cette pierre, je bâtirai mon foyer.
" Et il le fit.
Les vieilles lunes elles-mêmes avaient depuis longtemps oublié
les péripéties de la Guerre du Feu : elles laissèrent
aux jeunes lunes le soin de diaprer les longues nuits rêveuses et
prévisionnelles de la Paix du Feu.
Tant que cela durerait, ce serait toujours ça de pris. Et ils
firent bien, les hommes de la " pierre caressée " (dixit
Bachelard), de se gaver de paix, de galettes de blé dur et de méchouis
de mérinos. Car les temps nallaient pas tarder de venir où,
bardés de fer, les grands escogriffes pré-indo-européens
dévaleraient de leur Oural, de leur Pamir, de leurs Carpates et de
leur Jutland pluvieux. Et ce serait alors une autre histoire, autant dire
: lhistoire !
Mais là où Jean Guilaine pose ses yeux, sa patience, son
savoir, et sûrement aussi sa rêverie, lhistoire na
pas encore sévi. Nos éleveurs-cultivateurs tissent, tournent,
lissent, plantent, canalisent, entretiennent, et, surtout, bâtissent
en semi-dur. Simplantent. Tracent des chemins, co-habitent, échangent,
se concertent, prennent langue (ou plutôt donnent langue
).
Cest lors de la veillée que, se souvenant à demi
des récits de ces hurluberlus faramineux de Magdaléniens et
dAurignaciens dont nul ne savait plus où ils avaient
bien pu passer , ils peaufinaient ces contes et légendes pour
jusquà la fin des temps, à grand renfort de géants
et de sorcières, de dragons et de fées translucides.
Et ils caressaient les cailloux afin de leur donner cet arrondi de hanche
féminine ; et ils ornaient les flancs des urnes de dessins gravés
ou peints, ils baptisaient de ces noms quaujourdhui déformés,
ils reconnaîtraient peut-être vaguement les sources et
les ruisseaux, les monts et les forêts, les vallons et les pénéplaines. |
Ils désignaient tout, occupaient tout, le balisaient, le signalisaient
même, y dressant mégalithes et murets, y traçant sentiers
et clairières, franchissant les courants, enjambant les collines,
contournant les sommets les plus hauts, installant leurs feux partout où
la terre convenait aux graines et lherbe aux brebis.
Jean Guilaine : préhistorien ; domicile fixe : partout où
lhomme précautionneux, le Chasséen circonspect, a trouvé
bon de poser son barda et de spéculer sur lavenir.
Cela fait aujourdhui des tas de pierres, des murettes fuyant vers
lhorizon, des capitelles oubliées, des foyers enterrés,
des tessons par milliards, un peu partout, et, pour ma rêverie de
Caussenard récurrent, notamment sur ce Méjan qui ne cesse
de néolithiser son onirisme à ciel ouvert, du côté
des Arcs-de-Saint-Pierre, de Drigas et de La Caxa.
Lisez Guilaine : cest beau comme une allée couverte et
comme un enclos pastoral
On peut sy laisser immerger, et se
laisser aller au gré de la nostalgie.
Lâge dor, le néolitihique ? Non, cest
lâge des pierres taillées et assemblées pour tenter
de sy retrouver dans lirraison fictive du monde.
P.-S. : Sur l" Âge dor " présumé
ou présumable comme pis-aller , Jean Guilaine nous en
apprend en fait de bonnes : loin de confiner à létat
social idéal, le néolithique aurait peut-être, tout
au contraire, résulté de lémergence de forces
contradictoires, de lapparition de mouvements divergents. Si bien
que, révisant notre leçon sur les bons agriculteurs-éleveurs
ignorants de toute forme de guerre, nous devrions faire reculer dun
cran la localisation temporelle de cet usage harmonieux du monde, et faire
remonter le " paradis terrestre " à cet âge dinnocence
où lon hésitait encore à appeler " chat
" un chat. Et cest ce bon Noah, chasseur de braises attardées,
qui serait bel et bien langélique citoyen dun monde pur
et dur, sans arrière-pensée. Il est vrai que le chasseur cueilleur,
quil soit gracile ou balèze, mourait jeune : il navait
pas le temps de devenir roublard. |