Avez-vous conscience quici au Banquet
du livre vous ouvrez le texte ?
Je le désire. Je voudrais rendre fluide les choses qui
ne le sont pas. Dire que jai compris ce que je lis, ce serait prétentieux
et dailleurs je ny prétends pas. Je pense même
que si ça marche, cest que je ne comprends pas tout ce que
je lis. Je ne suis quun relais. Il y a au Banquet du livre des écrivains,
des comédiens, des libraires, des philosophes, des journalistes,
des jeunes gens qui huilent les rouages. Le relais qui se fait entre eux
me paraît juste. Cest pour ça que je suis bien ici, bien
à lire, parce que jai le sentiment doccuper la place
juste. Au fond, le Banquet nest pas si loin du théâtre.
Cest comme un grand spectacle qui durerait dix jours. Jaime
beaucoup cette place juste. Jaime beaucoup quon ne me demande
pas : " Marc Betton, lecteur, quest ce que vous pensez de ceci
ou de cela que vous venez de lire ? " Je nen pense rien, pas
ici, pas maintenant. Ce qui est sûr, cest que davoir lu
Les Lois, davoir lu Kant, dêtre ensuite allé
au colloque de philosophie, ça ma permis de comprendre quelque
chose, de penser quelque chose. Mais ce nest pas dêtre
lecteur seulement. Cette place juste de chacun, cest ce qui permet
la générosité que je perçois ici. Je ne voulais
pas mapesantir, mais jy reviens, ça me tient à
cur : le drame du théâtre en France, cest que bien
souvent, tu nes pas à ta place, en regard de cette configuration
que nous venons dévoquer.
Parlez-moi de la lecture à haute
voix.
Cest la base de la lecture. Les livres que jaime,
je les lis à haute voix, chez moi, pour autant que je ne gêne
pas mon entourage. Un jour je lirai Madame Bovary à Avignon.
En 1981, au même endroit, javais pensé lire la totalité
de La Recherche du temps perdu, à deux comédiens, 24
heures sur 24. Je voyais très bien ça : |
les gens qui rentrent et sortent, mangent et boivent en sachant que la
lecture ne sarrête jamais. Je connais une cinéaste qui
mène un projet voisin. Elle fait lire La Recherche, en courts
morceaux, par des gens qui lacceptent un berger du Larzac,
un instituteur breton elle les filme ; cest bon ou mauvais,
mais le texte persiste. Moi, un jour, jaimerais lire ici jusquà
plus soif, jusquau dégoût du texte. Vérifier que
cest toi qui tépuises et pas le texte. Jaimerais
me confronter à ça.
La lecture à haute voix, ça
met aussi en jeu des techniques ?
Sans doute, mais elles ne te contraignent pas. Je vois ça
comme un train de marchandises : tu démarres, tu te dis " jusque-là
ça va ", et puis il y a des pièges, comme au jeu de
loie, des mauvaises cases. Par exemple, la phrase longue que tu nas
pas repérée, tu penses tasphyxier, tu ne penses plus
quà ça, tu perds le sens ou non. Tu prends laiguillage.
Ou pas. Moi je prends très mal le fait de me tromper. Cest
comme une compétition, il y a faute, elle reste. En revanche, tu
ne te sens pas jugé. Tu sens seulement si les gens écoutent
ou pas. Avec Kant, je savais que le texte devenait de plus en plus difficile,
mais aussi de plus en plus intéressant, je le mesurais au silence.
Je reprendrai volontiers ce que disait Benny Lévy : " Il faut
la fermer pour que ça souvre. " Chacun ici sait la fermer,
et moi à mon tour. On en revient à la place juste.
Et ensuite ?
Jai de plus en plus dattirance pour les mises en
voix, en espace peut-être, mais pas plus. Je naime plus le rituel.
Ici, il ny en a pas à moins quun autre sinvente.
Tant que ça durera, je reviendrai.
Propos recueillis par Ph.R.
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