
par Dominique Blanc |
La première édition du Banquet du livre a été
troublée, certaines après-midi, par des voix juvéniles
ânonnant une chanson enfantine bien connue des animateurs de colonie
de vacances : " Pelle noire, pelle blanche, pelle avec un tout
petit ma-an-che, pelle en hau-aut, pelle en bas, pelle qui n'en a guère,
pelle en hau-aut, pelle en bas, pelle qui n'en a pas
" Renseignements
pris, il s'agissait des enfants de la " colo " occupant encore
les salles situées derrière le petit cloître. À
la demande générale, ce chant aussi répétitif
qu'exaspérant a définitivement cessé pendant la durée
des rencontres. L'ethnographe de service a cependant été pris
d'un doute : ce texte sibyllin ne méritait-il pas plus de considération
? Au terme de trois ans d'enquête, nous sommes en mesure, pour Corbières
matin, de remettre à sa vraie place, la première, ce fragment
de poésie populaire qui témoigne sans le savoir d'une longue
tradition et qui a suscité un débat, que l'on hésite
à peine à qualifier de crucial, au sein de l'ethnologie contemporaine.
En 1937, en effet, la figure majeure de l'ethnographie française,
Arnold Van Gennep, entame la publication de son uvre monumentale :
le Manuel du folklore français contemporain. Aux pages 2658
à 2660 du sixième volume du tome I, il décrit les coutumes
en usage dans les régions viticoles autour de Reims et de Chablis
ainsi que dans l'Orléanais et le Nivernais. L'activité du
pressurage, longue et pénible, y est rythmée par une chanson
dont il donne le texte : " Pelle blanche - Pelle noire - Pell'avec
un p'tit manche - Pelle en bas - Pelle en haut - Pell' qui n'en a guère
- Pelle en bas - Pelle en haut - Pell' qui n'en a pas. " C'est,
à quelques détails près, celui de nos petits colons.
Puis il explique ce que sont ces " pelles " énigmatiques
destinées à rythmer le travail :
" Afin de ne pas se tromper, on traçait sur un mur du
pressoir, avec du charbon, ou avec de la craie ou un couteau sur la grande
cuve, un schéma que voici complet " (fig.
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