Les vers de la chanson correspondent à la forme et à la position successive des pelles dessinées sur le mur ou sur la cuve. Cependant, cela ne nous apprend rien sur l'origine de ces curieux dessins. Van Gennep en reste là, en regrettant de ne pouvoir en dire plus.
Or, en 1953, la revue Folklore de Carcassonne présente une étude, signée D. Barboteu, sur " Les traditions du Carnaval à Lagrasse " qui consiste en fait en la présentation et la publication partielle du cahier, daté de 1926, où M.E. Mazet, un habitant de la ville, a noté les " Chants et danses de Carnaval, des us et coutumes de la ville de Lagrasse " parmi lesquels se trouvent le chant et le mime dit de La Bito-Cono, dont il donne le détail :
" C'était l'usage de chanter et de mimer la “Bito-cono” le mardi-gras, dans la salle de bal, exactement à minuit. Les figurants arrivent dans la salle de bal en monôme, en chantant l'air “Adiou pauré Carnabal”. Le chef se place au milieu de la ronde. Le chef, avec une baguette désignant le tableau décrit plus loin : (Tous en chœur :) – Et vous allez voir (bis), Ce que vous allez voir ! (bis). On porte au bout d'une perche un tableau noir sur lequel sont écrits ces mots : Il - lu - mi - na - Bi - to - co - no - Da - mo. Après chacune des syllabes on chante : Apérua bona (bis). Le chef désigne avec sa baguette chaque lettre et chaque syllabe en répétant trois fois la lettre et la syllabe, et tous les figurants les répètent aussi trois fois. (Exemple : i (3 fois) – l (3 fois) : il (3 fois) ; i - l : il (3 fois)., et on continue jusqu'au dernier mot (et, chaque fois, on répète tous les mots déjà épelés). Les hommes, enfarinés, recouverts d'une chemise de femme et portant sur la tête un bonnet de coton bourré de paille, ont à la main une bougie allumée entourée d'un journal. Ils se forment en cercle autour du meneur de jeu et de l'homme qui porte la pancarte. Nota. – Les paroles de la musique se chantent avant d'épeler les mots de la Bito-cono.

La pancarte, au bout de la perche, porte, en plus de la parodie latine, une portée de plain-chant : la sol - la sol - la - la - sol - fa - la sol - ré. – la : noire carrée ; sol : blanche carrée ; la : noire queue en haut ; la : blanche queue en haut ; la : noire queue en haut ; sol : queue en bas ; fa : blanche carrée avec une toute petite queue en haut ; le ré final est carré sans queue. Cette notation explique les paroles chantées : belle noire, belle blanche, queue en haut, queue en bas, belle avec son petit manche ; queue en haut, queue en bas, belle qui n'en a guère… belle qui n'en a pas. "
Van Gennep est informé de cette publication. Il consacre alors un article du Bulletin du Folklore d'Île de France à la question de l'origine de la chanson de la pelle, la chanson de vignerons dont il avait recueilli toutes les versions connues. En écho au schéma relevé sur les cuves lors du pressurage, il reporte les indications du Lagrassien sur une portée musicale (fig. 2). Les notes stylisées sont en fait des " pelles " (les belles noires, belles blanches du Carnaval). Van Gennep suggère que la chanson des pelles a été importée dans l'Aude viticole " où les jeunes gens, n'en comprenant pas le sens, l'ont changée à la fois de date calendaire et de local, pour en faire un divertissement de Mardi-gras. "

La deuxième partie du rituel carnavalesque de Lagrasse, la Bito-Cono proprement dite, où du " latin " obscène est épelé en cadence remet pourtant en mémoire à l'ethnographe une coutume qu'il avait lui-même notée (p. 2663 du vol. 6 de son Manuel) : " Dans la montagne de Reims, lorsque les individus accrédités dans ce but venaient chercher dans les pressoirs le vin destiné, par redevance “immémoriale”au curé et au maître d'école, ils étaient accueillis par une imitation des premières leçons de lecture : “B-A, BA – B-E, BE jusqu'à C-U – CU final.”"

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