À Lagrasse, il s'agissait donc d'une parodie évidente des leçons de catéchisme, passée elle aussi des vendanges au Carnaval.
Si l’on refait le parcours dans un sens, on peut peut-être expliquer l'emprunt par les Audois des chansons champenoises de vendange et de pressurage par le brassage des populations opéré par le service militaire puis par la Grande Guerre. Mais que dire, dans l'autre sens, de la possible origine liturgique de la chanson de la pelle ? Van Gennep ne tranche pas. Barboteu – qui ne connaissait pas l'œuvre du grand ethnographe – n'a pas hésité, dans Folklore, a donner sa propre interprétation :
" Si je rappelle que la St Charlemagne était la fête officielle de l'abbaye et du village avant 1792 (date à laquelle les moines quittèrent Lagrasse, à l'exception des deux religieux qui prêtèrent le serment civique) il n'est peut-être pas exagéré de prétendre que les bénédictins, à leur déclin, n'hésitèrent pas à reporter sur une fête païenne, voire même profane, la reconnaissance due par Lagrasse au légendaire fondateur de l'abbaye (De la St Charlemagne, fin janvier, au mardi-gras, fête locale actuelle de Lagrasse, il ne s'écoule qu'une quinzaine de jours). "
Cette hypothèse ne lui semble pas saugrenue ; et ce d'autant plus que la tradition, telle qu'il l'a recueillie vers 1950, veut que les moines aient été particulièrement paillards. L'étiologie locale de la Bito-Cono ne dit-elle pas, en effet, que l'origine en remonte au droit de cuissage reconnu autrefois aux moines de l'abbaye ?

D'où le surnom de " cocu " qui aurait été attribué aux maris Lagrassiens, du fait de la proximité active des moines. D'où la coutume, dans l'ancien Carnaval, de faire baiser des cornes (en général des défenses de sanglier) à tous les hommes mariés et l'obligation de porter un ruban jaune à la boutonnière.
Malgré ce zèle interprétatif, nous savons qu'il faut rapporter ces traditions – les cornes et le bal des enfarinés à minuit – aux bufolis (les " souffle-au-cul ") bien vivants dans les Corbières, en particulier celui de Ladern. Une question cruciale n'en reste pas moins en suspens : les moines de Lagrasse ont-ils inventé la chanson de la pelle ?
Ceci n'est pas un propos de fin de Banquet mais une prière, au cas où vous rencontreriez sur le chemin du retour de Lagrasse, une kyrielle de petits monstres en boutons braillant un " Pelle noire, Pelle blanche… " : cette chanson, exaspérante et stupide, non seulement a une histoire, mais elle a aussi un sens. Souvenez-vous-en ! Juste avant de leur botter le cul pour qu’elle s'arrête. Amen.

Page Précédente

Retour au Sommaire