Onze inédits pour le Banquet


 

B a s s e a m b u l a n t

par Jaques Réda


Illustrations jean-Louis Tripp

TGV
Des deux côtés de la voie qui file sans une courbe dans l’extase lucide de la vitesse, le pays se pose à plat. Assez loin cependant, un bourrelet continu de bois noirs s’exhausse, juste assez pour que cette platitude qu’il borde et borne acquière la plus pleine conscience de son épanouissement. Puis le bourrelet lui-même s’efface, et il semble qu’il n’y ait plus de limite au désir d’horizontalité. Car elle règne au-delà même de la meurtrissure de lumière où se perdent les derniers plans, d’où comme une avalanche inverse, en suspens ou au ralenti, se répand un ciel couvert épais et d’un gris de bitume. Par endroits, des champs de colza stridents révèlent des ondulations du terrain qu’ils épousent, mais presque sans un pli, sans une ombre, avec l’éclat qu’on attribue aux robes de séraphins. Ou bien ce n’est rien qu’une fine longue ligne filée à l’horizon comme un suraigu de trompette. Si peu que le remblai gagne en hauteur – il suffit de quarante centimètres – on découvre toute l’étendue de ces champs étourdissants, telles d’immenses plaques d’un soufre spirituel purifiant l’âme, dessillant l’œil, l’obligeant à considérer la splendeur du jaune et son sens incompréhensible, c'est-à-dire qui n’énonce que sa propre jubilation, l’extrême pointe vibrante d’une pensée que seule la couleur explicite. Le brun des labours apparaît par contraste violet, et les verts différents des forêts, des blés, des haies, des prairies absorbent l’excédent de ce jaune intensif que sa force réalimente, et s’en trouvent pénétrés de lumière dans toute leur profondeur.

Retour au Sommaire

Page Suivante