Illustrations jean-Louis Tripp |
TGV
Des deux côtés de la voie qui file sans une courbe dans
lextase lucide de la vitesse, le pays se pose à plat. Assez
loin cependant, un bourrelet continu de bois noirs sexhausse, juste
assez pour que cette platitude quil borde et borne acquière
la plus pleine conscience de son épanouissement. Puis le bourrelet
lui-même sefface, et il semble quil ny ait plus
de limite au désir dhorizontalité. Car elle règne
au-delà même de la meurtrissure de lumière où
se perdent les derniers plans, doù comme une avalanche inverse,
en suspens ou au ralenti, se répand un ciel couvert épais
et dun gris de bitume. Par endroits, des champs de colza stridents
révèlent des ondulations du terrain quils épousent,
mais presque sans un pli, sans une ombre, avec léclat quon
attribue aux robes de séraphins. Ou bien ce nest rien quune
fine longue ligne filée à lhorizon comme un suraigu
de trompette. Si peu que le remblai gagne en hauteur il suffit de
quarante centimètres on découvre toute létendue
de ces champs étourdissants, telles dimmenses plaques dun
soufre spirituel purifiant lâme, dessillant lil,
lobligeant à considérer la splendeur du jaune et son
sens incompréhensible, c'est-à-dire qui nénonce
que sa propre jubilation, lextrême pointe vibrante dune
pensée que seule la couleur explicite. Le brun des labours apparaît
par contraste violet, et les verts différents des forêts, des
blés, des haies, des prairies absorbent lexcédent de
ce jaune intensif que sa force réalimente, et sen trouvent
pénétrés de lumière dans toute leur profondeur. |