Maulieu
Ces maisons louches, inhabitées, quon aperçoit loin
de tout village et à lécart des croisements vicinaux,
même ceux qui le pourraient encore ne tiennent pas à se rappeler
ce qui a suivi leur construction. Certaines semblent navoir été
jamais occupées, ou très peu de temps et, quand elles se délabrent,
on ne sait trop si cest un effet de la vétusté, ou parce
quil a fallu, peut-être lannée précédente,
laisser le chantier en plan. On a dailleurs le sentiment que même
neuves, avec des rideaux coquets et des pots de géraniums, elles
portaient le poids dune fatalité les faisant déjà
vieilles, ou plutôt privées de tout avenir, posées dans
un présent fictif qui hébète leurs fenêtres ou,
derrière des volets clos, les oblige à ne considérer
que ce qui se passe dinquiétant au fond des chambres. Et quoi
? Mais bien sûr rien du tout. On na pas besoin dadopter
de ces théories suspectes, qui amènent à faire clopiner
des guéridons, pour éprouver en divers lieux de ce genre la
présence dun influx (les uns disent : cest la roche ;
dautres : lorientation ; ceux qui le pensent nosent pas
dire : le diable), auquel mieux vaut ne pas sexposer longtemps sans
nerfs à toute épreuve. Car, bien souvent, la |
curiosité veut quon pousse une porte, et elle souvre
quelquefois. On senfonce alors dans un air dune densité
différente et, retient-on sa respiration, de peur quil nous
suffoque, son odeur nous pénètre comme par osmose dans le
corps. Elle y éveille dimprobables souvenirs quont laissés
là des meubles réduits à leurs fantômes fixés
par le papier des murs. Pour peu quil existe un étage, au moins
un escalier, on se contraint à monter trois marches : la quatrième
produit un lent et profond craquement dos, comme dune jambe
qui se casse. On nira pas plus haut. Dans la pénombre, le silence
devient aussitôt encore plus massif, sans empêcher le passage
des sons innocents de la vie, mais réfractés. Lépaisseur
quils traversent les rend plus limpides, presque poignants : deux
chardonnerets qui rivalisent, le bourdonnement affairé dun
tracteur, ou bien le moteur dune voiture qui a ralenti au croisement,
va sarrêter peut-être, et des gens descendront. On croit
entendre déjà leurs clés qui tintent. On sera pris
sur le fait. Quel fait ? Et quelle explication possible ? Mais non : le
véhicule réaccélère, séloigne (il
a fait taire les chardonnerets). Alors allons-nous en quand même,
et vite. Or cest là quune difficulté un peu affolante
surgit. Quelque chose de mentalement gluant |