lecture



17 h

Laurent Manzoni,

les lois
de l’hospitalité
Il est fortement présent par-delà sa discrétion, par-delà cette façon souterraine et violente qu’il a de servir l’écriture : on devine, sous sa retenue, des fulgurances, un refus de transiger, de nécessaires folies. Son vœu serait de rendre compte des textes qui l’ont ébranlé avec la même rigueur faussement désinvolte et la même intensité vagabonde qu’Ossip Mandelstam lisant la Divine Comédie dans son Entretien sur Dante. Laurent Manzoni est un acteur du texte, un otage volontaire de la langue. Les trois auteurs qu’il a pratiqués le plus intensément à ce jour, Molière, Marivaux et Claudel, ont marqué son jeu en profondeur, l’ont infléchi vers le difficile équilibre entre ce qui peut relever d’un savoir et ce qui suppose un abandon contrôlé, parfois une déprise quasi totale.
Jouer Molière, dit-il, c’est percevoir dans les mots le corps de l’auteur et s’y mesurer, tenter d’exister avec et malgré lui, ou à côté. De Marivaux, plus encore que l’ambiguïté, le touche l’éveil. " Il parle si bien de l’amour que le risque est de tomber amoureux en le disant. " Chez Claudel, le bouleverse moins la splendeur charnelle que la promesse aérienne où peut s’inscrire l’acteur.
C’est la part irréductible de quelques œuvres, en dépit des libertés qu’elles autorisent, qui a rendu palpable pour Laurent leur dimension littéraire et l’a conduit vers des textes qui n’étaient pas initialement prévus pour le théâtre. Certains écrits recèlent une théâtralité interne et sont eux-mêmes des corps, au point de paraître exclure la voix qui voudrait les prendre en charge. En eux le comédien doit trouver - ou voler, dit Manzoni - une accroche, un fragment qui demande à ce qu’on s’empare de lui pour construire - et non reconstruire - une totalité. Le comédien fait entendre non seulement ce qui est écrit mais le silence de l’écriture.
Abordant un texte qu’il ne connaît pas encore, Manzoni est en quête d’une consonance artisanale sur laquelle s’exercera la vertu du caméléon, qui est d’amener le spectateur non pas à s’identifier à l’acteur mais à épouser la ligne de ses questions. " Je suis encore un acteur à l’italienne, un arlequin, un paillasse ", avoue-t-il comme en se contredisant, lui qui semble de plus en plus tenté par l’aventure d’un jeu que codifierait le seul mystère de l’écrit, comme lors de sa lecture – au petit cloître de Lagrasse, avec Marc Betton – de Papillon de neige de Joë Bousquet. Ce qui ne signifie nullement que chez lui existe un culte de l’intériorité, une emphase du " littéraire " ou du " poétique " : il impose au contraire un va-et-vient continuel entre l’art de l’estompe et la profération abrupte - un mouvement très sensible, par exemple, dans sa lecture de Dostoïevski traduit par André Marcowicz, à mille lieues d’une possession proclamée, lecture incisive par sa façon d’épouser le morcellement du texte, son caractère hirsute, l’effondrement et le sursaut.
Les écrits les plus éprouvants, ceux qui exposent le comédien sur une ligne de crête et lui font frôler la décomposition, exigent plus que d’autres la justesse, mais rien ne permet de définir celle-ci à priori. Chaque œuvre en impose une forme différente : Laurent place au plus haut la justesse que l’acteur doit maintenir par rapport à l’impact premier qu’il reçut au moment de la découverte. Il rapproche cette justesse d’une qualité d’accueil qu’il salue chez son ami Betton : " Il sait bercer les textes difficiles, ceux qui lui sont le plus étrangers, avant de les laisser poursuivre leur chemin. "
Rejoindre l’entendement des autres comédiens, créer en soi-même les conditions d’une disponibilité, n’est pas une déclaration d’intention, mais une pratique, une discipline.

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