Il est fortement présent par-delà sa discrétion,
par-delà cette façon souterraine et violente quil a
de servir lécriture : on devine, sous sa retenue, des fulgurances,
un refus de transiger, de nécessaires folies. Son vu serait
de rendre compte des textes qui lont ébranlé avec la
même rigueur faussement désinvolte et la même intensité
vagabonde quOssip Mandelstam lisant la Divine Comédie
dans son Entretien sur Dante. Laurent Manzoni est un acteur du texte,
un otage volontaire de la langue. Les trois auteurs quil a pratiqués
le plus intensément à ce jour, Molière, Marivaux et
Claudel, ont marqué son jeu en profondeur, lont infléchi
vers le difficile équilibre entre ce qui peut relever dun savoir
et ce qui suppose un abandon contrôlé, parfois une déprise
quasi totale.
Jouer Molière, dit-il, cest percevoir dans les mots le
corps de lauteur et sy mesurer, tenter dexister avec et
malgré lui, ou à côté. De Marivaux, plus encore
que lambiguïté, le touche léveil. "
Il parle si bien de lamour que le risque est de tomber amoureux en
le disant. " Chez Claudel, le bouleverse moins la splendeur charnelle
que la promesse aérienne où peut sinscrire lacteur.
Cest la part irréductible de quelques uvres, en dépit
des libertés quelles autorisent, qui a rendu palpable pour
Laurent leur dimension littéraire et la conduit vers des textes
qui nétaient pas initialement prévus pour le théâtre.
Certains écrits recèlent une théâtralité
interne et sont eux-mêmes des corps, au point de paraître exclure
la voix qui voudrait les prendre en charge. En eux le comédien doit
trouver - ou voler, dit Manzoni - une accroche, un fragment qui demande
à ce quon sempare de lui pour construire - et non reconstruire
- une totalité. Le comédien fait entendre non seulement ce
qui est écrit mais le silence de lécriture. |
Abordant un texte quil ne connaît pas encore, Manzoni est
en quête dune consonance artisanale sur laquelle sexercera
la vertu du caméléon, qui est damener le spectateur
non pas à sidentifier à lacteur mais à
épouser la ligne de ses questions. " Je suis encore un acteur
à litalienne, un arlequin, un paillasse ", avoue-t-il
comme en se contredisant, lui qui semble de plus en plus tenté par
laventure dun jeu que codifierait le seul mystère de
lécrit, comme lors de sa lecture au petit cloître
de Lagrasse, avec Marc Betton de Papillon de neige de Joë
Bousquet. Ce qui ne signifie nullement que chez lui existe un culte de lintériorité,
une emphase du " littéraire " ou du " poétique
" : il impose au contraire un va-et-vient continuel entre lart
de lestompe et la profération abrupte - un mouvement très
sensible, par exemple, dans sa lecture de Dostoïevski traduit par André
Marcowicz, à mille lieues dune possession proclamée,
lecture incisive par sa façon dépouser le morcellement
du texte, son caractère hirsute, leffondrement et le sursaut.
Les écrits les plus éprouvants, ceux qui exposent le comédien
sur une ligne de crête et lui font frôler la décomposition,
exigent plus que dautres la justesse, mais rien ne permet de définir
celle-ci à priori. Chaque uvre en impose une forme différente
: Laurent place au plus haut la justesse que lacteur doit maintenir
par rapport à limpact premier quil reçut au moment
de la découverte. Il rapproche cette justesse dune qualité
daccueil quil salue chez son ami Betton : " Il sait bercer
les textes difficiles, ceux qui lui sont le plus étrangers, avant
de les laisser poursuivre leur chemin. "
Rejoindre lentendement des autres comédiens, créer
en soi-même les conditions dune disponibilité, nest
pas une déclaration dintention, mais une pratique, une discipline. |