
par Emmanuel Darley |
Mon Pierre, rassure-toi, rien na changé ici, tout va bien,
rassure-toi. La fête sest achevée hier soir, à
présent je vais souffler un peu, je vais être à nouveau
plus près de vous.
Les filles sont parties, la dernière ce matin au train de huit
heures trente-trois. Juste une nouvelle cette année, une bonne petite
descendue de Toulouse à qui jai donné, jespère
avoir bien fait, la chambre bleue, je ne lavais jamais ouverte depuis
laccident, avec le lit où tu aimais reposer parfois, le dimanche.
Jai poussé les volets, jai laissé entrer le jour,
mais rien na vraiment bougé, rassure-toi. Presque ta forme
encore sur le couvre lit. La petite Nelle a retrouvé sa chambre,
celle de René, je te lai déjà dit, avec son papier
à motif, tu te souviens on lavait acheté en ville, un
samedi, je lui garde chaque année, je crois quelle laime,
le lit est un peu juste mais elle ne sen plaint pas. Parfois je la
surprends le matin à regarder vos portraits, à sourire à
vos visages, toi dans les vignes, le petit à la communion.
Laure est toujours la même, tu serais bien content, sa gentillesse,
ses attentions. Je nai rien à en dire, tu vois, pas de bruit
le soir, ni de garçons dans les chambres, je suis tranquille, je
moccupe du magasin.
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On se croise le matin, je leur fais des tartines, du bon chocolat puis
elles vont travailler. La petite Nelle, tu la connais, est toujours la première,
filant vite à la rivière avant de rejoindre les autres dans
le cloître, que te dire dautre ? Jai cueilli ce soir de
bien jolies fleurs sur le chemin derrière léglise, je
vous les porterai demain à René et à toi. Un peu de
fatigue, sans doute la chaleur, rien de grave. La maison est à nouveau
pleine de silence et je vous y trouve avec davantage de plaisir. Jai
tout essuyé ce tantôt avant de fermer les volets, vos portraits,
ta montre près du lit, les brosses à dent dans le verre.
Les petites nont rien touché, rien déplacé,
je les ai remerciées. Parfois je suis heureuse et je nai peur
de rien, ni des voix, ni des bruits, des portes qui claquent, des pas qui
sonnent. Parfois aussi, les matins sont difficiles et jai pleuré
devant ces filles qui sortent de la douche, une serviette sur le corps,
du linge à la main.
Excuse-moi, Pierre, pour tous ces bavardages, rassure-toi et rassure
le petit, tout va bien ici, cest lautomne qui sen vient,
le village va vers le calme, oui, tout va bien. Demain jirai dabord
chez le boucher, me prendre un bon bout de viande puis je viendrai vous
tenir compagnie, à tous les deux. |