11. Le vide, le soutien, l’appui
Guy Walter, Joséphine, Circé, Strasbourg, 1998, pp. 61, FF 70
Le Puîné, Circé, Strasbourg, 1996, pp. 143, FF 96


Lorsque saint Augustin, adepte du dialogue tel que l’entendait Platon, surprit saint Ambroise dans sa lecture silencieuse (et Genette souligne qu’Ambroise apparut alors à Augustin comme le premier homme qui ait lu de la sorte), un divorce s’opéra entre la dispute philosophique, supposée légitime, et la lecture solitaire, objet de soupçon.
Dans Le Puîné, le second récit de Guy Walter, il est une scène importante, où apparaissent les mots soutien, appui, échelle et descente, qui seront, par leur récurrence, un emblème : un garçon de six ans lit à son frère cadet une histoire, tandis que le petit se serre contre lui. Le livre lu à voix haute aimante l’amour des deux frères, comme la promesse d’une totalité retrouvée. Il est le rêve platonicien réconcilié avec le livre, la lecture pleinement légitime. Et le livre, échelle qui descend dans la nuit des mots, combat de Jacob à travers des mots anciens, n’est pas élargissement de la conscience aux dimensions du monde, mais poids du monde descendu, à l’intérieur de celui qui lit, jusqu’au plus petit point d’appui.
Précisément parce qu’elle espère rejoindre cette aire minimale de soutien, l’écriture de Guy Walter travaille un lexique resserré (comme on peut dire qu’est resserré le dodécaphonisme) : quelques mots, à chacune de leurs occurrences, y sont égaux à eux-mêmes et déjà différents, car se produit au fond de la conscience une progression infinitésimale de perceptions tout autres qu’abstraites, ou plutôt de mots apparemment abstraits, mais assujettis à dire l’incarnation, le dépaysement de la pensée sur fond de corps. Sans les malentendus de l’autobiographie ni les ruses de l’autofiction, sans la redondance du sentiment, Guy Walter plonge dans les mots de l’origine pour écrire non pas un roman familial, mais une structure organique, forte de se mesurer, par-delà l’enfance et la fratrie, au mythe persistant du Livre.
En découvrant Le Puîné – mais aussi Un jour en moins (Verdier, Lagrasse, 1994), le premier ouvrage de Guy Walter, antérieur de deux ans, qu’on pourrait désigner comme le « livre du père » –, le lecteur sera tenté de qualifier son écriture d’incantatoire. Ce serait, pour une large part, un malentendu, car rien dans cette langue ne procède de l’hypnose ni ne l’induit, rien ne vise à traduire ni provoquer l’ivresse. Le leitmotiv est présent, mais par désir de focaliser : les mots que l’auteur répète évoquent un pacte d’exactitude, une morale d’approche. Sérielle, d’ailleurs, plus que strictement répétitive, cette écriture ouvre sur une métaphysique où s’abolissent les noms. Elle est un rituel des vivants, mais évoque irrésistiblement la barque des morts, la pesée des âmes.
L’écriture de Guy Walter est, pour l’essentiel, inouïe : qui d’autre écrit ainsi le toucher, la frontière des bouches, la verticale des corps, leur poids de chute, l’entrelacement ? « ce n’est pas possible d’élever cette phrase, je t’aime, comme on élève une paroi obscure, une paroi d’obscurité tout au long de laquelle s’élèveraient une prière et le chant de nos corps mélangés qui serait désormais la seule prière que l’on puisse encore prononcer – on comprendrait que la seule prière, c’est une prière d’appui et cette supplique du toucher. » Autres mots qui s’imposent et reviennent : la besace (la vie qui s’alourdit, devient une charge mais, dans le même temps, s’éloigne d’un vide), la rosace (la figure que trace le compas de l’enfant, et qui, faite de recommencements, n’offre plus à la vue aucun début repérable). Besace et rosace d’une vie qui se consume et se réinvente.
Pour l’enfant, son frère aîné est le soutien et l’appui parce que le premier il descendit dans la parole par l’échelle du livre, « frère-le-plus-grand-dans-la-grandeur-des-mots ». Le livre, qui devait rendre l’intégralité du monde aux deux frères, se révèle à jamais interrompu : «… il y a eu un grand bruit qui nous a séparés, une fracture, un bris, une brisure […] On pourra lui donner le nom d’Auschwitz ou d’autres noms qui l’alourdissent, Bergen-Belsen, Birkenau, Drancy. » Derrière l’appui de l’aîné se devine la poussée de tous les ancêtres descendus eux-mêmes dans les mots, et contre lesquels le narrateur voulait s’adosser. Mais leur mort ne fut pas dans l’ordre des choses, elle fut le génocide, le scandale, la mémoire tronquée.
Le Puîné, comme à ce jour tous les récits de Guy Walter, est un livre troué qui dit pourtant l’existence incommensurable – semblant occuper tout l’espace – du père, du frère, de l’inconnu auquel le narrateur s’est uni dans l’étreinte de ses dix-sept ans : « J’ai vu l’homme s’appuyer contre moi comme s’il n’avait plus rien contre quoi s’appuyer sauf moi, que j’étais devenu sous la forme d’un homme, un garçon de dix-sept ans, ce contre quoi il pouvait s’appuyer, se porter, ne pas se perdre… »
Moment d’une force extrême où le corps, étreint et pénétré, en vient à s’éprouver simultanément comme néant et dureté : « J’ai pensé que le bras serré, le sexe de l’homme, ma peur de garçon, ce que je comprenais, le gémissement, mes dix-sept années de vie et puis rien avaient une force d’appui suffisante pour que dedans il y ait autant de dureté, le caillou, rien et que c’était ma vie. » Cette énigme informe, qui nourrit et menace toute image de soi-même qu’on peut élaborer, a, malgré le vertige qu’elle provoque, une concrétude suffisante pour être objet de désir et de pénétration, frontière qu’un autre corps abolit dans l’instant. Là encore, dans la littérature française récente, quand l’initiation physique a-t-elle été dite avec une telle étrangeté simple ? Quand le vécu sensoriel est-il ainsi devenu quintessence, comme si l’écriture était une décantation sans délai ? Nous sommes ici dans des parages inédits.
Comme est inédite la voix qui, dans le court récit Joséphine, sous-titré Une petite révolte dans un placard à balais, se scinde en une partition des aïeux : d’un côté Marcel, le grand-père lorrain du narrateur, et de l’autre Joséphine, la grand-mère qui prend la parole pour dire la solitude des femmes, le vide affronté lorsque les hommes les pénètrent ou qu’ils s’appuient contre elles afin d’endiguer l’angoisse. Dans ce livre aussi, tout est pesé, soupesé, même l’effroi de la question sans bord ni fond, sans réponse, qu’a posée l’enfant, et qui est celle de la mortalité, de la mort, du « pourquoi ? ». Effroi auquel s’oppose, là encore, le toucher, l’appui, le soutien : « En me mettant contre lui, il décida de mettre la vie contre la vie et le pire ailleurs. » « Il », c’est ce grand-père qui, bloquant le carillon Westminster de la salle à manger pour que ne résonne plus le martèlement des heures, semble maître du temps mais qui ne peut, devant la question de son petit-fils, user du même subterfuge : « Avec les demies et les quarts, avec pile, mon grand-père pouvait lutter, pas avec ma question. » Seule l’étreinte physique étouffe un peu la détresse, car « cette question n’en était pas une, tout juste un trou dans la bouche d’un gamin ». Si pour Guy Walter – on ne peut en douter – l’écriture est affaire de vie ou de mort, il sait aussi, au plus profond, lui donner congé. Peut-être parce que le Livre, précisément, fut à jamais interrompu par le génocide, et que le récit d’un homme seul ne saurait témoigner d’une complétude que le Livre des livres lui-même a perdue face au désastre.
Le monologue de la grand-mère, qui constitue la seconde partie de Joséphine et fit l’objet d’une adaptation théâtrale, est un moment ultérieur de cette écriture : plainte féminine de Job, vocifération mécanique écrite par un homme et placée dans la bouche d’une femme, elle est dans l’œuvre de Guy Walter, jusqu’alors peuplée par le masculin – le père, le grand-père, le frère, l’initiateur –, l’irruption tonitruante de la femme. Tonitruante parce que, en toute rigueur, impossible (comment, pour un homme, dire le féminin ?). Quand Joséphine hausse la voix et crie sa « rébellion de placard à balais, de confiturier », n’est-ce pas d’abord pour entrer, en force, dans l’écriture de son auteur ?
La révolte de Joséphine contre Dieu n’est pas seulement une révolte de créature, mais de créature créatrice, capable d’engendrer sans comprendre, de donner la vie sans savoir, de perpétuer l’énigme. La femme est porteuse d’un vide que Dieu n’a pas créé, d’un vide qui pourrait être celui-là même où Il s’est retiré. Gouffre de la matrice pénétrée par le sexe de l’homme, ce vide semble infini par-delà le corps de la femme : dans la voix de Joséphine, qu’on suppose d’origine chrétienne, résonne, en constant décalage, une parole juive où des échos du Zohar passent en grinçant. Dans le bric-à-brac de sa « crécelle théologique » – logorrhée où se mélangent à tout instant l’insondable et le trivial –, elle en vient à s’identifier à la boîte de Pandore, à la question qu’il ne fallait pas poser (comme cette autre vieille femme, Zelinda, dans le chef-d’œuvre de Silvio D’Arzo, Maison des autres).
Le monologue de Joséphine, par lequel Guy Walter semble se libérer de son écriture habituelle, rejoint pourtant les intuitions de son premier livre, Un jour en moins. « Mes paroles sont pleines de ce que je suis. Je ne sais que tomber dans les trous que je fais », dit Joséphine. Et le narrateur d’Un jour en moins : « Il y aurait une poussée à l’envers, un enfoncement vers le haut, un enfouissement au-dehors. » Dans les deux cas, l’attente d’être enfin une voix si profondément creusée que de toute son intériorité elle s’échapperait, se déverserait, inventant, sans risquer de s’y perdre, son origine en avant d’elle.

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