Lorsque saint
Augustin, adepte du dialogue tel que lentendait Platon,
surprit saint Ambroise dans sa lecture silencieuse (et Genette
souligne quAmbroise apparut alors à Augustin comme
le premier homme qui ait lu de la sorte), un divorce sopéra
entre la dispute philosophique, supposée légitime,
et la lecture solitaire, objet de soupçon.
Dans Le Puîné,
le second récit de Guy Walter, il est une scène
importante, où apparaissent les mots soutien, appui, échelle
et descente, qui seront, par leur récurrence, un emblème
: un garçon de six ans lit à son frère cadet
une histoire, tandis que le petit se serre contre lui. Le livre
lu à voix haute aimante lamour des deux frères,
comme la promesse dune totalité retrouvée.
Il est le rêve platonicien réconcilié avec
le livre, la lecture pleinement légitime. Et le livre,
échelle qui descend dans la nuit des mots, combat de Jacob
à travers des mots anciens, nest pas élargissement
de la conscience aux dimensions du monde, mais poids du monde
descendu, à lintérieur de celui qui lit,
jusquau plus petit point dappui.
Précisément
parce quelle espère rejoindre cette aire minimale
de soutien, lécriture de Guy Walter travaille un
lexique resserré (comme on peut dire quest resserré
le dodécaphonisme) : quelques mots, à chacune de
leurs occurrences, y sont égaux à eux-mêmes
et déjà différents, car se produit au fond
de la conscience une progression infinitésimale de perceptions
tout autres quabstraites, ou plutôt de mots apparemment
abstraits, mais assujettis à dire lincarnation,
le dépaysement de la pensée sur fond de corps.
Sans les malentendus de lautobiographie ni les ruses de
lautofiction, sans la redondance du sentiment, Guy Walter
plonge dans les mots de lorigine pour écrire non
pas un roman familial, mais une structure organique, forte de
se mesurer, par-delà lenfance et la fratrie, au
mythe persistant du Livre.
En découvrant
Le Puîné mais aussi Un jour en moins (Verdier,
Lagrasse, 1994), le premier ouvrage de Guy Walter, antérieur
de deux ans, quon pourrait désigner comme le «
livre du père » , le lecteur sera tenté
de qualifier son écriture dincantatoire. Ce serait,
pour une large part, un malentendu, car rien dans cette langue
ne procède de lhypnose ni ne linduit, rien
ne vise à traduire ni provoquer livresse. Le leitmotiv
est présent, mais par désir de focaliser : les
mots que lauteur répète évoquent un
pacte dexactitude, une morale dapproche. Sérielle,
dailleurs, plus que strictement répétitive,
cette écriture ouvre sur une métaphysique où
sabolissent les noms. Elle est un rituel des vivants, mais
évoque irrésistiblement la barque des morts, la
pesée des âmes.
Lécriture
de Guy Walter est, pour lessentiel, inouïe : qui dautre
écrit ainsi le toucher, la frontière des bouches,
la verticale des corps, leur poids de chute, lentrelacement
? « ce nest pas possible délever cette
phrase, je taime, comme on élève une paroi
obscure, une paroi dobscurité tout au long de laquelle
sélèveraient une prière et le chant
de nos corps mélangés qui serait désormais
la seule prière que lon puisse encore prononcer
on comprendrait que la seule prière, cest
une prière dappui et cette supplique du toucher.
» Autres mots qui simposent et reviennent : la besace
(la vie qui salourdit, devient une charge mais, dans le
même temps, séloigne dun vide), la rosace
(la figure que trace le compas de lenfant, et qui, faite
de recommencements, noffre plus à la vue aucun début
repérable). Besace et rosace dune vie qui se consume
et se réinvente.
Pour lenfant,
son frère aîné est le soutien et lappui
parce que le premier il descendit dans la parole par léchelle
du livre, « frère-le-plus-grand-dans-la-grandeur-des-mots
». Le livre, qui devait rendre lintégralité
du monde aux deux frères, se révèle à
jamais interrompu : «
il y a eu un grand bruit qui
nous a séparés, une fracture, un bris, une brisure
[
] On pourra lui donner le nom dAuschwitz ou dautres
noms qui lalourdissent, Bergen-Belsen, Birkenau, Drancy.
» Derrière lappui de laîné
se devine la poussée de tous les ancêtres descendus
eux-mêmes dans les mots, et contre lesquels le narrateur
voulait sadosser. Mais leur mort ne fut pas dans lordre
des choses, elle fut le génocide, le scandale, la mémoire
tronquée.
Le Puîné,
comme à ce jour tous les récits de Guy Walter,
est un livre troué qui dit pourtant lexistence incommensurable
semblant occuper tout lespace du père,
du frère, de linconnu auquel le narrateur sest
uni dans létreinte de ses dix-sept ans : «
Jai vu lhomme sappuyer contre moi comme sil
navait plus rien contre quoi sappuyer sauf moi, que
jétais devenu sous la forme dun homme, un
garçon de dix-sept ans, ce contre quoi il pouvait sappuyer,
se porter, ne pas se perdre
» |
Moment dune force extrême où le corps, étreint
et pénétré, en vient à séprouver
simultanément comme néant et dureté : «
Jai pensé que le bras serré, le sexe de lhomme,
ma peur de garçon, ce que je comprenais, le gémissement,
mes dix-sept années de vie et puis rien avaient une force
dappui suffisante pour que dedans il y ait autant de dureté,
le caillou, rien et que cétait ma vie. » Cette
énigme informe, qui nourrit et menace toute image de soi-même
quon peut élaborer, a, malgré le vertige
quelle provoque, une concrétude suffisante pour
être objet de désir et de pénétration,
frontière quun autre corps abolit dans linstant.
Là encore, dans la littérature française
récente, quand linitiation physique a-t-elle été
dite avec une telle étrangeté simple ? Quand le
vécu sensoriel est-il ainsi devenu quintessence, comme
si lécriture était une décantation
sans délai ? Nous sommes ici dans des parages inédits.
Comme est inédite
la voix qui, dans le court récit Joséphine, sous-titré
Une petite révolte dans un placard à balais, se
scinde en une partition des aïeux : dun côté
Marcel, le grand-père lorrain du narrateur, et de lautre
Joséphine, la grand-mère qui prend la parole pour
dire la solitude des femmes, le vide affronté lorsque
les hommes les pénètrent ou quils sappuient
contre elles afin dendiguer langoisse. Dans ce livre
aussi, tout est pesé, soupesé, même leffroi
de la question sans bord ni fond, sans réponse, qua
posée lenfant, et qui est celle de la mortalité,
de la mort, du « pourquoi ? ». Effroi auquel soppose,
là encore, le toucher, lappui, le soutien : «
En me mettant contre lui, il décida de mettre la vie contre
la vie et le pire ailleurs. » « Il », cest
ce grand-père qui, bloquant le carillon Westminster de
la salle à manger pour que ne résonne plus le martèlement
des heures, semble maître du temps mais qui ne peut, devant
la question de son petit-fils, user du même subterfuge
: « Avec les demies et les quarts, avec pile, mon grand-père
pouvait lutter, pas avec ma question. » Seule létreinte
physique étouffe un peu la détresse, car «
cette question nen était pas une, tout juste un
trou dans la bouche dun gamin ». Si pour Guy Walter
on ne peut en douter lécriture est
affaire de vie ou de mort, il sait aussi, au plus profond, lui
donner congé. Peut-être parce que le Livre, précisément,
fut à jamais interrompu par le génocide, et que
le récit dun homme seul ne saurait témoigner
dune complétude que le Livre des livres lui-même
a perdue face au désastre.
Le monologue
de la grand-mère, qui constitue la seconde partie de Joséphine
et fit lobjet dune adaptation théâtrale,
est un moment ultérieur de cette écriture : plainte
féminine de Job, vocifération mécanique
écrite par un homme et placée dans la bouche dune
femme, elle est dans luvre de Guy Walter, jusqualors
peuplée par le masculin le père, le grand-père,
le frère, linitiateur , lirruption tonitruante
de la femme. Tonitruante parce que, en toute rigueur, impossible
(comment, pour un homme, dire le féminin ?). Quand Joséphine
hausse la voix et crie sa « rébellion de placard
à balais, de confiturier », nest-ce pas dabord
pour entrer, en force, dans lécriture de son auteur
?
La révolte
de Joséphine contre Dieu nest pas seulement une
révolte de créature, mais de créature créatrice,
capable dengendrer sans comprendre, de donner la vie sans
savoir, de perpétuer lénigme. La femme est
porteuse dun vide que Dieu na pas créé,
dun vide qui pourrait être celui-là même
où Il sest retiré. Gouffre de la matrice
pénétrée par le sexe de lhomme, ce
vide semble infini par-delà le corps de la femme : dans
la voix de Joséphine, quon suppose dorigine
chrétienne, résonne, en constant décalage,
une parole juive où des échos du Zohar passent
en grinçant. Dans le bric-à-brac de sa «
crécelle théologique » logorrhée
où se mélangent à tout instant linsondable
et le trivial , elle en vient à sidentifier
à la boîte de Pandore, à la question quil
ne fallait pas poser (comme cette autre vieille femme, Zelinda,
dans le chef-duvre de Silvio DArzo, Maison
des autres).
Le monologue
de Joséphine, par lequel Guy Walter semble se libérer
de son écriture habituelle, rejoint pourtant les intuitions
de son premier livre, Un jour en moins. « Mes paroles sont
pleines de ce que je suis. Je ne sais que tomber dans les trous
que je fais », dit Joséphine. Et le narrateur dUn
jour en moins : « Il y aurait une poussée à
lenvers, un enfoncement vers le haut, un enfouissement
au-dehors. » Dans les deux cas, lattente dêtre
enfin une voix si profondément creusée que de toute
son intériorité elle séchapperait,
se déverserait, inventant, sans risquer de sy perdre,
son origine en avant delle. |