9. Guicciardini, genèse d’une traduction
Francesco Guicciardini, Écrits politiques (Discours de Logrordi, Dialogue sur la façon de régir Florence),
traduction française de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, PUF, Paris, 1997, pp. 357, FF. 198
Francesco Guicciardini, Histoire d’Italie, édition établie par Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini,
Robert Laffont, « Bouquins », Paris, 1996, 2 vol., pp. 1920, FF. 350


En 1988, Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini ont traduit les Avertissements politiques de Guicciardini, en 1993 un volume de sermons, d’écrits politiques et de pièces du procès de Savonarole. Aujourd’hui, nous leur devons en langue française la monumentale Histoire d’Italie dont n’existait aucune traduction moderne, les dernières versions remontant à 1568 (Jérôme Chomedey) et 1738 (un mystérieux Favre, dont l’ouvrage fut retouché par un certain Georgeon). Parallèlement, le même couple de traducteurs publie les deux œuvres majeures de Guicciardini en matière de théorie politique, le Discours de Logrordi et le Dialogue sur la façon de régir Florence.
Il n’est pas question de revenir ici, pour le lecteur italien, sur la substance de ces œuvres, mais de comprendre pourquoi ces traducteurs se sont évertués avec tant de rigueur et de constance à donner à lire en français les moments cruciaux de la pensée politique italienne des XVe et XVIe siècles et cela, très précisément, durant les dix dernières années.
Pour Fournel et Zancarini, cette démarche ne correspondit que secondairement à un devoir rempli envers des lecteurs qui ne pouvaient avoir accès, depuis longtemps, aux textes de Savonarole et de Guicciardini, éclipsés en France par le renom – grevé de contresens – de Machiavel. L’atelier qu’ils animent déploie une intense activité d’exégèse et de traduction à l’École Normale Supérieure de Fontenay/Saint-Cloud, mais répond en profondeur à un souci et un désir qu’aucun cadre institutionnel, fût-il le plus ouvert et le plus libre, ne pourrait satisfaire : inventer en français la traduction d’une langue naissante – qui n’est plus le latin – pour dire le politique, au service d’une pensée qui se détache du droit, de la théologie et de la rhétorique, et se libère du moule forgé par Thomas d’Aquin autant que d’une lecture de l’histoire ancrée dans l’expérience communale. C’est là un souci traducteur dont l’intensité s’accorde à l’acte de rupture que ces œuvres ont constitué en leur temps, comme à l’acte critique auquel on peut les soumettre aujourd’hui.
Inventer, via l’exercice de la traduction, une langue française capable de dire l’inquiétude civique et morale des penseurs italiens de cette époque, ce n’est pas accomplir une simple translation. La fidélité répond ici à une exigence dont rend assez bien compte le mot, désormais décrié, de praxis (c’est-à-dire une pratique consciente d’elle-même) : entendons par là que la rigueur lexicale, historique et philosophique dont font preuve Fournel, Zancarini et leurs collaborateurs, est le fait de chercheurs et de traducteurs qui, voulant dépasser les barrières disciplinaires qui séparent linguistes, historiens et philosophes, espèrent trouver dans leur lecture de Savonarole et Guicciardini des concepts pouvant, à distance de plus de quatre siècles, permettre une prise – un discours résurgent – sur la réalité politique et morale de nos années.
Ainsi, pour Zancarini, l’érudition – dans son sens le plus large et le plus actif – ne s’imposa qu’à partir de l’échec d’une des composantes majeures de son engagement politique en 68 : la radicalité. « L’érudition, dit-il, devenait le terrain où, dans le rapport aux textes et à moi-même, une morale personnelle pouvait être mise en acte, qui prolongerait celle qui avait été la mienne lors des années militantes, et qui reposerait sur l’exigence de ne pas tricher. »
Au sortir de 68, à la question : « À présent, que faire ? », Zancarini répondit : je sais lire, je sais traduire, je constate que lire et traduire ont à voir avec la nomination du réel dans sa complexité, dans son feuilletage, dans sa diversité contextuelle. Au moment d’entreprendre cette plongée dans les œuvres de Savonarole et de Guicciardini, il importait qu’il vérifiât en lui-même le goût des concepts, condition d’un goût réinventé du politique, si on entend par là une conscience extrême de la qualité (ou substance) d’une époque.
Au XVIe siècle, Guicciardini, spectateur du marasme italien, de Rome mise à sac, et de tous les effets du « mauvais gouvernement », propose, avec son Histoire d’Italie, le tableau de quarante ans d’état de guerre, où les tentatives d’une nouvelle pensée politique n’ont pas écarté le spectre du désastre, dans un pays encore inexistant, dans une mosaïque d’états livrés aux stratégies des monarchies étrangères et à la rapacité de leurs troupes. Certes, une part de l’inspiration guichardinienne trouve sa source dans ce deuil de la « liberté d’Italie », mais combien plus importante apparaît dans son maître livre la tension de la volonté : comprendre et faire comprendre, continuer envers et contre tout à concevoir son écriture comme un acte politique.
Pour Jean-Louis Fournel, le vœu de traduire Guicciardini naquit d’une rupture avec un discours idéologique trop global, d’une excessive lisibilité, inapte à saisir, dans toute leur complexité, les déterminations qui font l’événement. À cet égard, il lui importait d’éviter le piège qui avait nom Machiavel, un auteur dont l’image était brouillée par la notion caricaturale de « machiavélisme » et dont le propos avait été trop souvent instrumentalisé. Pour échapper à ce piège – c’est-à-dire comprendre Machiavel à partir des conditions d’émergence de son œuvre – il fallait porter le regard vers ces trous noirs, ces absences dans le paysage intellectuel français qu’étaient encore Savonarole (caricaturé en moine illuminé ou fanatique) et Guicciardini (considéré comme un faire-valoir de Machiavel et un simple représentant de l’oligarchie florentine). Il fallait éviter d’écrire l’histoire en ne considérant que les cimes : en d’autres termes, échapper à une lecture isolée du Prince.
Traduire Guicciardini était prioritaire, et surtout son Histoire d’Italie, d’autant plus que ce travail pouvait s’inscrire durablement : quels autres traducteurs auraient à cœur, avant plusieurs générations, de livrer à nouveau ces milliers de pages en français ? Quant à Savonarole, le traduire allait s’imposer en lisant Guicciardini, celui-ci attribuant dans son livre une place inaugurale à l’année 1494, ainsi qu’à l’éphémère république savonarolienne qui suivit. Savonarole, pour Fournel comme pour Zancarini, n’était pas le prédicateur apocalyptique dont une certaine tradition transmettait l’image hallucinée, mais l’opposant le plus radical à la figure du tyran, un être taraudé par l’espace laïque et les affaires de la cité. Les questions que les traducteurs se posaient revenaient à savoir comment un religieux avait pu, à un certain moment de son parcours, être plus qu’une parole légitime, et engager son corps et ses actes mêmes en tant qu’incarnation d’une légitimité transcendante.
Aux yeux des traducteurs, Machiavel, Savonarole et Guicciardini, malgré certaines apparences (en particulier le recours fréquent de Machiavel au modèle antique face à des situations de crise qu’il s’efforce de décrypter), partagent une même conscience du caractère unique, irréductible, de l’histoire immédiate, du contemporain, ce qui modifie radicalement le rapport, le tressage possible, entre passé et présent. Désormais, plus rien ne va de soi dans l’usage des mots, des notions et des modèles les plus récurrents de la tradition politique.
En ce qui concerne Guicciardini, la lecture de Fournel et Zancarini s’est basée sur la conviction d’être en présence d’un auteur qui ne propose pas l’épure de la cité idéale mais les concepts nécessaires au décryptage des temps modernes. D’où l’insistance avec laquelle ils soulignent que Guicciardini renonce, plus que Machiavel et Savonarole, à tout modèle lorsqu’il tente de comprendre, c’est-à-dire de considérer la « condition des temps ». Ouverture inédite de la pensée à la notion d’événement.
Cette ouverture caractérise aussi, de façon très mimétique, la démarche des traducteurs : leurs impératifs reproduisent avec exactitude ceux de la pensée de Guicciardini. En effet, comment traduire autrement qu’avec une précision exacerbée celui qui s’attacha le premier à lire le réel politique hors de tout ordre préétabli, donc avec une attention inédite aux phénomènes en tant que tels, dans leur absolue singularité.
Mais traduire (cette réappropriation mythique d’un surgissement premier) ne suffit pas à faire émerger de l’œuvre les concepts : la part de préfaces, de notes, est appelée à croître sans cesse.
À travers leur démarche méticuleuse, les traducteurs ont reconnu chez Guicciardini, par-delà l’exact relevé qu’il accomplit des faits, une exigence éthique qui lui était déniée par une tradition critique dominante, laquelle voyait dans son œuvre « l’évangile d’une génération corrompue ». C’était ne pas entendre ce qu’affirment Savonarole et Guicciardini, à savoir que la « qualité des temps » – c’est-à-dire, peu ou prou, la conjoncture – révèle implacablement la « qualité des hommes ».
Mais l’époque, la nôtre, où se déploie le travail de Fournel et Zancarini, par quoi se caractérise-t-elle ? Sans doute par une certaine déréalisation perverse, tout aussi violente, sous ses apparences consensuelles, que les formes antérieures, plus frontales, de l’antagonisme entre les hommes. Il est des individus qui exploitent la confusion et d’autres qui la subissent. Comment cet état des choses, où la domination de l’économie, de ses critères, et les discours incantatoires sur la « pensée unique » avaient la prétention de rendre impossible la guerre en Europe, peut-il faire écho d’une manière quelconque à l’état de guerre que connut l’Italie où vécurent Savonarole et Guicciardini ? En d’autres termes : quelles sont aujourd’hui les conditions de réception de ces auteurs ? La traduction fournit-elle ici des instruments pouvant contribuer à déchiffrer des conflits jusqu’alors implicites, et à les rendre productifs dans le champ collectif et moral ? Une question qu’à leur niveau apparemment « inoffensif » n’éludent pas les traducteurs, et qui s’exprime surtout dans la figure de Savonarole, dans son injonction permanente (Firenze, non far sangue – Florence, ne fais pas couler le sang) et dans son incapacité à penser ce problème taraudant : que faire de l’ennemi ?
Une telle expérience de traduction bicéphale ne fut possible, depuis 1986 et dans l’approfondissement de milliers de pages, qu’en raison d’un long compagnonnage intellectuel entre les deux traducteurs, qui permit d’expliciter les règles de leur collaboration : synergie, complémentarité, dialectique, exigence de clarté. Soit autant de composantes qui fortifièrent l’entreprise et surent l’établir dans le temps tout en préservant son acuité.

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