En 1988, Jean-Louis
Fournel et Jean-Claude Zancarini ont traduit les Avertissements
politiques de Guicciardini, en 1993 un volume de sermons, décrits
politiques et de pièces du procès de Savonarole.
Aujourdhui, nous leur devons en langue française
la monumentale Histoire dItalie dont nexistait aucune
traduction moderne, les dernières versions remontant à
1568 (Jérôme Chomedey) et 1738 (un mystérieux
Favre, dont louvrage fut retouché par un certain
Georgeon). Parallèlement, le même couple de traducteurs
publie les deux uvres majeures de Guicciardini en matière
de théorie politique, le Discours de Logrordi et le Dialogue
sur la façon de régir Florence.
Il nest
pas question de revenir ici, pour le lecteur italien, sur la
substance de ces uvres, mais de comprendre pourquoi ces
traducteurs se sont évertués avec tant de rigueur
et de constance à donner à lire en français
les moments cruciaux de la pensée politique italienne
des XVe et XVIe siècles et cela, très précisément,
durant les dix dernières années.
Pour Fournel
et Zancarini, cette démarche ne correspondit que secondairement
à un devoir rempli envers des lecteurs qui ne pouvaient
avoir accès, depuis longtemps, aux textes de Savonarole
et de Guicciardini, éclipsés en France par le renom
grevé de contresens de Machiavel. Latelier
quils animent déploie une intense activité
dexégèse et de traduction à lÉcole
Normale Supérieure de Fontenay/Saint-Cloud, mais répond
en profondeur à un souci et un désir quaucun
cadre institutionnel, fût-il le plus ouvert et le plus
libre, ne pourrait satisfaire : inventer en français la
traduction dune langue naissante qui nest
plus le latin pour dire le politique, au service dune
pensée qui se détache du droit, de la théologie
et de la rhétorique, et se libère du moule forgé
par Thomas dAquin autant que dune lecture de lhistoire
ancrée dans lexpérience communale. Cest
là un souci traducteur dont lintensité saccorde
à lacte de rupture que ces uvres ont constitué
en leur temps, comme à lacte critique auquel on
peut les soumettre aujourdhui.
Inventer, via
lexercice de la traduction, une langue française
capable de dire linquiétude civique et morale des
penseurs italiens de cette époque, ce nest pas accomplir
une simple translation. La fidélité répond
ici à une exigence dont rend assez bien compte le mot,
désormais décrié, de praxis (cest-à-dire
une pratique consciente delle-même) : entendons par
là que la rigueur lexicale, historique et philosophique
dont font preuve Fournel, Zancarini et leurs collaborateurs,
est le fait de chercheurs et de traducteurs qui, voulant dépasser
les barrières disciplinaires qui séparent linguistes,
historiens et philosophes, espèrent trouver dans leur
lecture de Savonarole et Guicciardini des concepts pouvant, à
distance de plus de quatre siècles, permettre une prise
un discours résurgent sur la réalité
politique et morale de nos années.
Ainsi, pour
Zancarini, lérudition dans son sens le plus
large et le plus actif ne simposa quà
partir de léchec dune des composantes majeures
de son engagement politique en 68 : la radicalité. «
Lérudition, dit-il, devenait le terrain où,
dans le rapport aux textes et à moi-même, une morale
personnelle pouvait être mise en acte, qui prolongerait
celle qui avait été la mienne lors des années
militantes, et qui reposerait sur lexigence de ne pas tricher.
»
Au sortir de
68, à la question : « À présent, que
faire ? », Zancarini répondit : je sais lire, je
sais traduire, je constate que lire et traduire ont à
voir avec la nomination du réel dans sa complexité,
dans son feuilletage, dans sa diversité contextuelle.
Au moment dentreprendre cette plongée dans les uvres
de Savonarole et de Guicciardini, il importait quil vérifiât
en lui-même le goût des concepts, condition dun
goût réinventé du politique, si on entend
par là une conscience extrême de la qualité
(ou substance) dune époque.
Au XVIe siècle,
Guicciardini, spectateur du marasme italien, de Rome mise à
sac, et de tous les effets du « mauvais gouvernement »,
propose, avec son Histoire dItalie, le tableau de quarante
ans détat de guerre, où les tentatives dune
nouvelle pensée politique nont pas écarté
le spectre du désastre, dans un pays encore inexistant,
dans une mosaïque détats livrés aux
stratégies des monarchies étrangères et
à la rapacité de leurs troupes. Certes, une part
de linspiration guichardinienne trouve sa source dans ce
deuil de la « liberté dItalie », mais
combien plus importante apparaît dans son maître
livre la tension de la volonté : comprendre et faire comprendre,
continuer envers et contre tout à concevoir son écriture
comme un acte politique.
Pour Jean-Louis
Fournel, le vu de traduire Guicciardini naquit dune
rupture avec un discours idéologique trop global, dune
excessive lisibilité, inapte à saisir, dans toute
leur complexité, les déterminations qui font lévénement.
À cet égard, il lui importait déviter
le piège qui avait nom Machiavel, un auteur dont limage
était brouillée par la notion caricaturale de «
machiavélisme » et dont le propos avait été
trop souvent instrumentalisé. Pour échapper à
ce piège cest-à-dire comprendre Machiavel
à partir des conditions démergence de son
uvre il fallait porter le regard vers ces trous
noirs, ces absences dans le paysage intellectuel français
quétaient encore Savonarole (caricaturé en
moine illuminé ou fanatique) et Guicciardini (considéré
comme un faire-valoir de Machiavel et un simple représentant
de loligarchie florentine). Il fallait éviter décrire
lhistoire en ne considérant que les cimes : en dautres
termes, échapper à une lecture isolée du
Prince. |
Traduire Guicciardini
était prioritaire, et surtout son Histoire dItalie,
dautant plus que ce travail pouvait sinscrire durablement
: quels autres traducteurs auraient à cur, avant
plusieurs générations, de livrer à nouveau
ces milliers de pages en français ? Quant à Savonarole,
le traduire allait simposer en lisant Guicciardini, celui-ci
attribuant dans son livre une place inaugurale à lannée
1494, ainsi quà léphémère
république savonarolienne qui suivit. Savonarole, pour
Fournel comme pour Zancarini, nétait pas le prédicateur
apocalyptique dont une certaine tradition transmettait limage
hallucinée, mais lopposant le plus radical à
la figure du tyran, un être taraudé par lespace
laïque et les affaires de la cité. Les questions
que les traducteurs se posaient revenaient à savoir comment
un religieux avait pu, à un certain moment de son parcours,
être plus quune parole légitime, et engager
son corps et ses actes mêmes en tant quincarnation
dune légitimité transcendante.
Aux yeux des
traducteurs, Machiavel, Savonarole et Guicciardini, malgré
certaines apparences (en particulier le recours fréquent
de Machiavel au modèle antique face à des situations
de crise quil sefforce de décrypter), partagent
une même conscience du caractère unique, irréductible,
de lhistoire immédiate, du contemporain, ce qui
modifie radicalement le rapport, le tressage possible, entre
passé et présent. Désormais, plus rien ne
va de soi dans lusage des mots, des notions et des modèles
les plus récurrents de la tradition politique.
En ce qui concerne
Guicciardini, la lecture de Fournel et Zancarini sest basée
sur la conviction dêtre en présence dun
auteur qui ne propose pas lépure de la cité
idéale mais les concepts nécessaires au décryptage
des temps modernes. Doù linsistance avec laquelle
ils soulignent que Guicciardini renonce, plus que Machiavel et
Savonarole, à tout modèle lorsquil tente
de comprendre, cest-à-dire de considérer
la « condition des temps ». Ouverture inédite
de la pensée à la notion dévénement.
Cette ouverture
caractérise aussi, de façon très mimétique,
la démarche des traducteurs : leurs impératifs
reproduisent avec exactitude ceux de la pensée de Guicciardini.
En effet, comment traduire autrement quavec une précision
exacerbée celui qui sattacha le premier à
lire le réel politique hors de tout ordre préétabli,
donc avec une attention inédite aux phénomènes
en tant que tels, dans leur absolue singularité.
Mais traduire
(cette réappropriation mythique dun surgissement
premier) ne suffit pas à faire émerger de luvre
les concepts : la part de préfaces, de notes, est appelée
à croître sans cesse.
À travers
leur démarche méticuleuse, les traducteurs ont
reconnu chez Guicciardini, par-delà lexact relevé
quil accomplit des faits, une exigence éthique qui
lui était déniée par une tradition critique
dominante, laquelle voyait dans son uvre « lévangile
dune génération corrompue ». Cétait
ne pas entendre ce quaffirment Savonarole et Guicciardini,
à savoir que la « qualité des temps »
cest-à-dire, peu ou prou, la conjoncture
révèle implacablement la « qualité
des hommes ».
Mais lépoque,
la nôtre, où se déploie le travail de Fournel
et Zancarini, par quoi se caractérise-t-elle ? Sans doute
par une certaine déréalisation perverse, tout aussi
violente, sous ses apparences consensuelles, que les formes antérieures,
plus frontales, de lantagonisme entre les hommes. Il est
des individus qui exploitent la confusion et dautres qui
la subissent. Comment cet état des choses, où la
domination de léconomie, de ses critères,
et les discours incantatoires sur la « pensée unique
» avaient la prétention de rendre impossible la
guerre en Europe, peut-il faire écho dune manière
quelconque à létat de guerre que connut lItalie
où vécurent Savonarole et Guicciardini ? En dautres
termes : quelles sont aujourdhui les conditions de réception
de ces auteurs ? La traduction fournit-elle ici des instruments
pouvant contribuer à déchiffrer des conflits jusqualors
implicites, et à les rendre productifs dans le champ collectif
et moral ? Une question quà leur niveau apparemment
« inoffensif » néludent pas les traducteurs,
et qui sexprime surtout dans la figure de Savonarole, dans
son injonction permanente (Firenze, non far sangue Florence,
ne fais pas couler le sang) et dans son incapacité à
penser ce problème taraudant : que faire de lennemi
?
Une telle expérience
de traduction bicéphale ne fut possible, depuis 1986 et
dans lapprofondissement de milliers de pages, quen
raison dun long compagnonnage intellectuel entre les deux
traducteurs, qui permit dexpliciter les règles de
leur collaboration : synergie, complémentarité,
dialectique, exigence de clarté. Soit autant de composantes
qui fortifièrent lentreprise et surent létablir
dans le temps tout en préservant son acuité. |