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De qui (et de quoi) est-on le contemporain ? À ne collationner
que les faits et les dates, quand Cervantès naît,
un beau jour de 1547, François Ier, roi de France et Henry
VIII, roi dAngleterre, disparaissent. Nos vagues souvenirs
de lointains cours dhistoire font aussitôt affleurer
à notre mémoire quelques images (portraits, batailles,
Camp du drap dor, reines décapitées, Renaissance)
qui nous permettent de situer vaguement et paresseusement une
époque révolue : encore dix ans de Charles-Quint,
puis viendront Philippe II et Élisabeth dAngleterre,
dont Cervantès sera, donc, le contemporain.
Ne faut-il pas plutôt rappeler quil y a un demi-siècle
à peine lEspagne catholique a définitivement
conquis lEspagne musulmane (cest le temps qui séparait
à sa naissance un quadragénaire daujourdhui
de la première Guerre Mondiale : sans doute pouvait-on
encore entendre vers 1550 des témoignages directs sur
le siège de Grenade !). Un demi-siècle sest
écoulé pareillement depuis que Christophe Colomb
a mis le pied sur le sol de ce qui deviendra lAmérique.
Quand Cervantès naît, le Mexique est conquis depuis
vingt ans et le Pérou depuis douze ans à peine.
Voilà deux événements (la conquête
de Grenade et la conquête de lAmérique) dont
Cervantès est vraiment le contemporain. Non quil
les ait connus lui-même mais bien parce quil a vécu
toute sa vie avec leurs marques profondes et leurs conséquences
durables. Ils ont bouleversé le destin de lEspagne
comme le sien propre.
Quant à lEurope des lettres, lauteur du Quichotte
navait que six ans quand Rabelais est mort, alors quil
était à peu près quadragénaire quand
disparurent Ronsard (en 1 585) ou Montaigne (en 1592). Pourtant,
qui est plus éloigné de Ronsard et plus proche
de Rabelais ? Qui mieux que Cervantès et Rabelais a su
se laisser guider par son imagination, a mêlé pareillement
culture orale et culture écrite, a fixé ses propres
règles tout en signalant au passage les normes et les
genres établis, en sy coulant parfois pour mieux
les pulvériser ? Cervantès est le contemporain
de Gargantua et de Pantagruel même si un
accident de lHistoire a fait naître leur créateur
beaucoup plus tôt. |
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Mais ce décalage a été fécond
: Rabelais a remis à lenvers, et pour longtemps,
au profit de la littérature inventive, le monde que la
Renaissance voulait arracher aux affres du Moyen Âge. Arrivé
plus tard, Cervantès en a profité pour tracer les
lignes de fuite du roman moderne.
Reste Shakespeare, qui a poussé la confraternité
jusquà exhaler son dernier soupir à lunisson
de lauteur de Numance. La scène espagnole
de son temps na rien à voir avec le théâtre
élisabéthain. Les premiers théâtres
permanents ne sinstallent à Madrid quautour
de 1580 et Lope de Vega, le " Phénix " omniprésent
et prolifique, inventeur de la comedia nueva, na
alors que dix-huit ans et un grand avenir. Lope de Rueda, le
comédien " à lancienne " aimé
et admiré par Cervantès a disparu depuis quinze
ans. Lauteur du Quichotte a bien été un homme
de théâtre, mais un homme de théâtre
malheureux. En se frottant aux tout puissants autores,
ces acteurs-metteurs en scène des places publiques et
privées qui modelaient à leur façon les
textes quand ils ne les réécrivaient pas pour se
les approprier, Cervantès a connu peu de gloire et beaucoup
de déboires. Un destin bien différent de celui
de Shakespeare.
Reste quà chercher ailleurs en Europe, on en oublierait
presque ce qui pourtant est essentiel : les contemporains espagnols
de Cervantès. Sil est mort avec Shakespeare, il
est né avec Mateo Alemán, auteur (en 1599 pour
le premier volume) du Guzmán de Alfarache, sans
doute le chef-d'uvre dune littérature que
lon qualifiera plus tard de " picaresque ". Lanonyme
Lazarillo de Tormes en avait donné le ton en 1554.
Cervantès avait sept ans. Il en avait douze quand Montemayor
publia sa Diana, parangon des romans pastoraux, quatorze à
la naissance de Gongora, lauteur des Solitudes,
trente-trois à la naissance de Quevedo qui précéda
dun an la mort de Thérèse dávila
(1581) et de onze ans celles de Saint Jean de la Croix et Fray
Luis de León. Cervantès avait alors quarante-quatre
ans et navait pratiquement publié que la Galathée,
son roman pastoral. Cétait en 1585. Don Quichotte
attendra vingt ans de plus. Quand il paraît, Calderón
et Baltasar Gracián sont encore dans les jupes de leurs
gouvernantes.
D.B. |