Depuis exactement un siècle, en particulier depuis quinze ou vingt ans, la tradition du cervantisme a été non pas tant d’éditer le Quichotte que de copier aveuglément la première édition de chaque partie (I, 1605 et II, 1615), souvent en vénérant, comme si elles appartenaient au texte original de l’auteur, les erreurs manifestes que les typographes ont introduites par centaines et que dans de très nombreux cas des éditions plus anciennes, révisées ou non par Cervantes, avaient corrigées avec l’assurance que leur donnait un indiscutable sens de la langue. Ainsi le Quichotte, au lieu d’être débarrassé de ses fautes d’impression, est revenu en arrière en se chargeant à nouveau de toutes sortes de coquilles : fautes d’expression, mots inouïs ou inexistants (resulucire, hepila, creeo, rumpantes, etc.), des absurdités comiques et, en général, des déformations du texte de Cervantes.
On n’en prendra pour preuve que ces quelques passages, tels qu’ils

apparaissent dans les premières éditions et dans la plupart des éditions récentes, et tels qu’ils sont restitués dans l’édition de l’Institut Cervantes : Aquella tempestad de palos que sobre el vía (alors qu’il fallait lire :) sobre el llovía /I,4/ («Cette tempête de coups de bâtons qui sur lui pleuvait » et non : « viait (?) »). Son libros de entendimiento (au lieu du correct :) de entretenimiento /I,6/ (" Ce sont des livres fort divertissants " et non : " fort intelligents "). Suelen hacer el amor con ímpetu (au lieu de :) Suele nacer el amor con ímpetu (II, 58) (" L’amour naît impétueux " et non : " Ils font l’amour avec impétuosité "), etc.
Dans les cas extrêmes, la prétendue fidélité aux éditions princeps masque en réalité le fait que l’on n’a pas eu recours aux impressions originales mais à des fac-similés modernes qui, sans exception, abondent en retouches arbitraires et en défauts de reproduction qui bien souvent les altèrent gravement. Deux éditeurs en sont même arrivés, ces dernières années, à insérer dans le texte du Quichotte un bandeau en caractères modernes qui avait dû se coller par inadvertance sur la planche ou le cliché utilisé par l’imprimeur du fac-similé…
(El pais, 18 avril 1998, trad.: D. Blanc)


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