Un texte classique n’est pas écrit pour les spécialistes de la littérature du Siècle d’or. C’est encore plus vrai dans le cas du Quichotte, qui reste un texte extraordinairement vivant, qui nous fait toujours rire quand nous le lisons aujourd’hui. Mais il faut prendre en compte le fait qu’il y a deux temps dans la lecture d’un classique. Celle qui procède en suivant le texte et en consultant les notes de bas de page dès qu’un doute surgit. Les classiques sont des classiques pour cette raison : parce qu’on les lit plus d’une fois et en les approfondissant un peu plus à chaque fois. Voilà pourquoi nous avons édité un tome complémentaire où se trouve toute l’érudition, les polémiques, les références, etc. Notre intention a été d’être très didactiques, de faire une archéologie minutieuse de la vie quotidienne à l’époque de Cervantès avec une grande rigueur. Si une auberge apparaît, nous expliquons ce qu’est une auberge. Nous présentons les images d’une auberge, des plans, etc. Nous reconstituons les costumes du temps à l’aide de manuels de tailleurs de l’époque, des patrons et des figurines. La même chose pour les armes et autres. Il y a par ailleurs des thèmes traités dans leur ensemble, par exemple les livres de chevalerie. Ce Quichotte n’est pas seulement un livre, mais toute une bibliothèque.

Dans les notes de bas de page, quelle est la part de l’interprétation du texte ?
— L’interprétation est donnée au compte-gouttes. Il ne faut pas offusquer le lecteur ni l’arrêter dans sa lecture par des considérations qui ne seraient pas strictement nécessaires. Il est certain que le Quichotte peut être lu en ne comprenant pas la moitié des choses, parce qu’il en survit encore beaucoup. Mais il est vrai aussi que celui qui ne le comprend pas dans son contexte historique et social ne comprend pas le livre. L’important, de toute façon, est de hiérarchiser et de distinguer chaque niveau, chaque moment de lecture. Pour boucler la boucle, et avec l’idée que le lecteur puisse contrôler notre travail, nous avons même inscrit un point quasiment invisible qui, de page en page, renvoie aux folios de la première édition.

Finalement, d’où vient cette passion pour le Quichotte ?
— Pour le dire de manière un peu abrupte, je n’avais jamais écrit une ligne sur le Quichotte. Je me suis consacré au Moyen Âge, entre autres choses. Mais quand j’ai dû réaliser la Biblioteca Clásica, le problème s’est posé : comment y inclure un Quichotte ? Et l’on a pensé avec l’Institut Cervantes que ce devait être une entreprise à caractère international. Nous avons alors distribué le travail. Le thème fondamental de mon travail, de ma vie, celui auquel j’ai consacré plus de deux mille pages, c’est la prose de Pétrarque. La prose de Pétrarque est merveilleuse. Mais je me sentais dans l’obligation d’appliquer ce que j’avais appris à une meilleure connaissance des grands auteurs espagnols et j’ai inventé la " Bibliothèque classique ". Dans une telle collection, quel plus grand texte que celui du Quichotte ? Et j’ai fini par embarquer tout le monde. Afin que dans cette édition on retrouve tout ce que l’on sait, mais soigneusement réparti et hiérarchisé. La meilleure œuvre que j’ai pu faire pour le commun des mortels, c’est ce Quichotte. Tout ce que j’ai appris, je voulais le voir fructifier dans une œuvre. C’est là toute l’aventure : filtrer toute la bibliographie afin qu’elle se retrouve en un seul lieu.
(Propos recueillis par José Andrés Rojo, trad. D. Blanc)
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