rue Notre-Dame-de-Lorette. Mais là, idéalement la boucle se boucle, on se tient dans le giron d’un axiome autorisant, en termes pratiques, à penser que la rue Laferrière tourne encore pour rejoindre la rue Henri-Monnier, le petit triangle en porte à faux où elle se prête à toutes les suggestions des songes.

Rue Crémieux
I
Entre les cubes énormes qu’on a disposés autour d’elle, la gare de Lyon, qui fut monumentale, semble s’être réduite aux proportions d’un gros bibelot. On dirait sa représentation à l’échelle d’une maquette, le tour de force d’un de ces obsédés qui, ne possédant pas de voiture, passent pourtant toute leur existence dans leur garage des Pavillons-sous-Bois, n’en remontent que de mauvaise grâce à l’heure de la soupe pour répondre aux objurgations d’une mère ou d’une épouse à la fois effarée et fière de cette monomanie dont s’entretiennent un peu soupçonneusement les voisins. Jusqu’au jour où une exposition à la mairie, un article dans le journal local, voire un petit sujet aux actualités télévisées jettent sur le troglodyte et ses mystérieuses occupations une lumière qui l’auréole d’une gloire d’autant plus éclatante qu’elle est celle des mystiques désintéressés. À quoi s’est-il consacré corps et âme durant un quart de siècle ? À reproduire au 1/45 e la gare de Lyon. Le résultat est un véritable prodige d’exactitude. Munissez-vous d’une forte loupe et scrutez les détails : rien n’y manque. Pas même les verres et les couverts aux tables du restaurant le Train Bleu (car le toit de cette gare se soulève et permet d’admirer les aménagements intérieurs), pas même les magazines et les paquets de cigarettes dans les kiosques de la salle des pas perdus, ni bien entendu la longue fresque où se succèdent villes et campagnes de l’ancien réseau PLM.
Et tout cela bouge : des trains arrivent, d’autres s’en vont ; un ingénieux système électronique, commandé à distance, fait s’animer et circuler des dizaines de véhicules et de personnages entre le bord des quais et les balustrades qui surplombent le boulevard Diderot. C’est-à-dire précisément là où pour l’instant je m’arrête, un peu troublé,

considérant le beffroi devenu comme un sujet de pendule, me demandant si je n’appartiens pas au monde créé par le démiurge des Pavillons-sous-Bois. Voilà qui expliquerait pourquoi, depuis une demi-heure, je n’ai pas cessé de tourner en rond, de reprendre le même chemin qui me ramène devant les guichets où de nouveau j’hésite, avant de revenir me planter en haut des escaliers. Encore plus adroit et puissant que je ne l’imagine, le démiurge m’aurait équipé d’une sorte de conscience individuelle qui me ferait croire à ma liberté. Tous ces flottements à propos d’un voyage que je dois absolument entreprendre, mais dont je rediscute sans fin les conditions, la date, même l’évidente nécessité, ce ne serait donc qu’une façon de donner un sens à la suite de mouvements automatiques auxquels le système m’a soumis. Quoi que je décide (acheter un de ces journaux dont les titres me semblent presque lisibles, un sandwich dont le jambon rose est scrupuleusement imité), voici ce qu’au mieux je peux en conclure : dans l’ensemble des évolutions souvent des plus restreintes (comme celles de ce voyageur que j’ai vu monter et redescendre sans relâche un marchepied), les miennes bénéficient d’une ampleur et d’une complication particulières, mais non moins prévues que celles des autres acteurs. Ce projet de voyage qui me tarabuste relève d’une fiction que j’invente, à seule fin de me cacher qu’un programme rigoureux m’agit. S’il me laisse m’aventurer comme au hasard sur l’esplanade, c’est pour me ramener bientôt près des guichets et m’y obliger à un demi-tour dont je prends l’exécution laborieuse et mécanique pour un effet de ma perplexité.
Il faut par conséquent que je veuille essayer de sortir de la maquette, et de nouveau je me dirige vers les escaliers. Si je réussis à les descendre, à traverser le boulevard Diderot, alors j’échapperai du même coup à l’emprise de l’homme des Pavillons, à moins de supposer son garage d’une taille assez considérable pour contenir, à cette échelle, toute une partie du xii e arrondissement. J’exclus cette hypothèse. J’atteins l’angle de la rue de Lyon. Je me retourne pour considérer la totalité de l’ouvrage. Si je calcule bien, je ne mesure encore qu’un peu moins de quatre centimètres. C’est peu. C’est vraiment très peu pour un être ainsi jeté et manipulé sur une scène où, d’abord à ses proportions, le décor est en voie de récupérer subrepticement des dimensions dites normales. Qu’est-ce qui me l’a fait percevoir ? La brusque apparition, au loin, de la colonne de la Bastille, avec son petit génie doré, auprès duquel je me suis senti
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