|
Il est vraisemblable que les observations
que je vais faire ont déjà été formulées,
et plus dune fois peut-être : quelles soient nouvelles
ou non, je men soucie moins que de savoir si elles sont
vraies.
Comparé avec dautres livres
classiques (lIliade, lÉnéide, la
Pharsale, la Comédie dantesque, les tragédies
et comédies de Shakespeare), le Quichotte est réaliste
; ce réalisme diffère pourtant de façon
essentielle de celui que pratiqua le xix e siècle. Joseph
Conrad a pu écrire quil excluait le surnaturel de
son uvre, parce que lui faire place, cétait
apparemment nier que le quotidien fût merveilleux ; jignore
si Miguel de Cervantès partagea cette vue, mais je sais
que la forme du Quichotte oppose à un monde imaginaire,
seul poétique, un monde réel prosaïque. Conrad
et Henry James ont romancé la réalité parce
quils la jugeaient poétique ; pour Cervantès,
réalité et poésie sont antinomiques. Aux
géographies vastes et vagues de lAmadis, il oppose
les chemins poudreux et les sordides auberges de Castille ; imaginons
un romancier de notre temps qui ferait figurer, dans un récit
parodique, les postes dapprovisionnement en essence. Cervantès
a créé pour nous la poésie de lEspagne
du xvii e siècle, mais ni ce siècle ni cette Espagne
nétaient poétiques à ses yeux ; des
hommes comme Unamuno, Azorín ou Antonio Machado, qui sattendrissent
à lévocation de la Manche, lui eussent été
incompréhensibles. La conception de son uvre lui
interdisait le merveilleux ; pourtant le merveilleux devait y
figurer, ne fût-ce quindirectement, comme les crimes
et le mystère dans une parodie du roman policier.
|