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Cervantès ne pouvait avoir recours à des talismans
ou à des sortilèges, mais le surnaturel, chez lui,
est insinué de façon subtile et par là même
plus efficace. Au fond de lui, Cervantès aimait le surnaturel.
Paul Groussac, en 1924, a observé : « Avec une teinture
précaire de latin et ditalien, le bagage littéraire
de Cervantès venait surtout des romans pastoraux et des
romans de chevalerie, de ces fables qui berçaient la vie
du captif. » Le Quichotte est moins un antidote
à ces fictions quun secret adieu nostalgique.
En réalité, tout roman se situe
sur un plan idéal ; Cervantès se plaît à
confondre lobjectif et le subjectif, le monde du lecteur
et le monde du livre. Dans les chapitres qui discutent si le
plat du barbier est un heaume, et si le bât est un harnais
de guerre, le problème est traité de façon
explicite ; dautres passages, comme je lai déjà
noté, linsinuent. Au sixième chapitre de
la première partie, le curé et le barbier passent
en revue la bibliothèque de don Quichotte ; chose étonnante,
un des livres examinés est La Galatea de Cervantès,
et il se trouve que le barbier est lami de lauteur,
et ne ladmire pas trop : il est plus expert, dit-il, en
infortunes quen vers, et son livre, avec quelque bonheur
dinvention, propose quelque chose sans rien conclure. Le
barbier, rêve de Cervantès ou forme dun rêve
de Cervantès, juge Cervantès
Nous ne sommes
pas moins surpris dapprendre, au début du neuvième
chapitre, que le roman entier a été traduit de
larabe,
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et que Cervantès en a acquis le manuscrit au marché
de Tolède, et la fait traduire par un morisque quil
a logé chez lui plus dun mois et demi tandis quil
exécutait son travail. Nous pensons à Carlyle,
qui fit croire que le Sartor resartus était la
traduction partielle dun ouvrage publié en Allemagne
par le docteur Diogène Teufelsdröckh ; nous pensons
au rabbin castillan Moïse de Léon, qui composa le
Zohar ou Livre de la Splendeur et le donna pour
luvre dun rabbin palestinien du iii e siècle.
Ce jeu détranges ambiguïtés
culmine dans la seconde partie : les protagonistes ont lu la
première, les protagonistes du Quichotte sont en
même temps lecteurs du Quichotte. Ici on ne peut
éviter de penser au cas de Shakespeare, qui inclut dans
la scène sur laquelle se joue Hamlet une autre
scène où lon représente une tragédie
qui est à peu près Hamlet (la coïncidence
imparfaite de la pièce principale et de la pièce
secondaire diminue lefficacité du procédé).
Un artifice analogue à celui de Cervantès, et plus
étonnant encore, figure dans le Ramayana, poème
de Valmiki, qui raconte les prouesses de Rama et sa guerre contre
les démons. Au dernier livre, les fils de Rama, qui ne
savent pas qui est leur père, cherchent refuge dans une
forêt, où un ascète leur apprend à
lire. Ce maître, chose étrange, est Valmiki ; le
livre où ils étudient, le Ramayana. Rama
ordonne un sacrifice de chevaux. À cette fête vient
assister Valmiki avec ses élèves.

Antonio de Pereda - El sueño del caballero
(le Rêve du chevalier) |