Marc Bernard


Depuis Au secours jusqu’à La mort de la bien aimée, Marc Bernard a raconté sa vie dans des romans. Nîmois, ouvrier engagé auprès du Parti Communiste, il a écrit parmi les plus belles pages de ce qu’on appela de manière un peu courte, dans les années trente, «littérature prolétarienne».
Il reçut, entre autres prix, un singulier Goncourt 1942.

Argamasilla de Alba est un bourg situé au centre de la Manche ; c’est là que Cervantès a fait naître Don Quichotte. Semblable à tous les villages de cette province, ses maisons sont d’une blancheur aveuglante, peintes à la chaux, serties d’un soubassement noir. Le seul endroit où l’on puisse trouver quelque fraîcheur pendant les journées brûlantes d’été, c’est l’église, énorme, pareille à une forteresse.
Dans une chapelle de la Vierge se trouve un portrait qui, selon la légende, pourrait être celui du gentilhomme qui aurait servi de modèle pour Don Quichotte. L’hidalgo qui l’a offert en ex-voto à Marie, pour la remercier de l’avoir guéri, a un titre éclatant à cette identification avec le héros de Cervantès : il se déclare fou, publiquement. Et atteint d’une étrange folie. L’inscription votive nous apprend, en effet, que : « Notre-Dame apparut à ce chevalier alors qu’il souffrait d’une très grave infirmité, et qu’il avait été abandonné par les médecins, à la veille de Saint-Mathieu, en l’an 1600 ; et qu’il se recommanda à cette Dame en lui promettant une lampe d’argent et tandis qu’il l’appelait de jour et de nuit à cause de la grande douleur qui tenait son cerveau dans une grande froideur… »
Ce gentilhomme au cerveau glacé portait un nom somptueux : Don Rodrigo Pacheco y Aviles de Soto Mayor. Agenouillé dans l’une des chapelles de Argamasilla de Alba, le regard levé vers sa Protectrice, Don Rodrigo nous propose l’énigme de son identité possible avec l’un des personnages littéraires parmi les plus illustres de tous les temps.

Sur les chemins
du Quichotte

 

 

Le peintre manchego, Gregorio Prieto, me dit devant le portrait : « Dans la Manche, nous sommes tous fous. Ou par excès de bon sens comme Sancho, ce qui n’est pas le moins grave ; ou par excès d’imagination, comme le Quichotte. »

Tandis que nous roulions vers Toboso, mon impatience était vive : nous nous rapprochions de Dulcinée. Chacun de nous a aujourd’hui pour elle les yeux de Don Quichotte. Toboso est un bourg qui dresse ses murs blancs au bord de la route. Deux femmes passent, montées sur le même cheval ; l’une est habillée de bleu, l’autre de rouge. Elles portent de grands chapeaux de paille qui rappellent ceux des Indiens du Mexique : leur visage est voilé par un linge blanc qui ne laisse voir que les yeux.
Lorsque nous parlons de Dulcinée à la première femme que nous rencontrons dans le village, elle se trouble comme si nous lui faisions un compliment ; son regard noir brille et sourit. À notre étonnement, elle nous conduit vers une maison en ruines et nous dit : « C’est là qu’elle vivait. » Et comme nous devons paraître incrédules, elle nous mène dans le patio à l’abandon et nous montre les armes de Dulcinée gravées dans la pierre. Les habitants de Toboso, conscients de l’honneur que leur a fait Cervantès, ont une bibliothèque entière consacrée à Don Quichotte, et la maquette d’un monument à la gloire de cet ouvrage. Si on le réalisait, il couvrirait la moitié du bourg avec sa foule de personnages, ses fontaines, ses degrés de marbre ; mais le plâtre de la maquette s’effrite, disparaît sous la poussière. Cependant, nul n’empêche les gens de Toboso d’y rêver.

 

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