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Vous dites que cest
le premier best-seller de lhistoire de la littérature.
Cest effectivement un livre qui a eu un destin extraordinaire
!
Jugez plutôt : en 1605, date de la parution du premier
volume, il y a eu six éditions différentes ! Y
compris les éditions pirates. Mais cest considérable
! Très rapidement, le livre est traduit dans le nord de
lEurope, dans les Flandres, en Angleterre, puis en Italie,
et en France en 1614, par le fameux César Oudin. Cest
lépoque qui explique ce succès incroyable
: ce Siècle dor, il nest pas aussi drôle
quon pourrait limaginer. On est en pleine inquisition,
dans la réforme, donc dans la contre-réforme ;
la période est très difficile, et manifestement,
les gens sont sensibles à la caricature et à lhumour.
Don Quichotte et Sancho Pansa, après tout, cest
le premier couple comique de fiction qui ait jamais existé.
Mais il y a une autre dimension, tout de même, celle de
la charge contre les nobles, contre toute une partie de la haute
société espagnole, en particulier les ducs, qui
sont malmenés pendant tout le second livre. Les gens semblent
aussi avoir été très sensibles à
cet aspect plus politique.
Revenons-en à la langue
: vous avez pris parfois dassez grandes libertés
avec le texte
Pas vraiment ! Mais par exemple, il ma semblé
que dans la phrase de Sancho, on ne pouvait pas placer, comme
dans le texte original, des subjonctifs, des plus-que-parfait,
des que
que
à tout bout de champ !
La phrase longue, pleine de relatives, de coordonnées
et de subordonnées, du texte original nest pas spécifique
dune période oratoire, mais au contraire sert une
prosodie qui a sa source dans loralité. Dailleurs,
je suis assez fière du travail que jai fait sur
le personnage de Sancho. Je crois que cest là surtout
que jai réussi ce que je voulais faire. Chaque fois
que Sancho parle, je peux vous dire que jai parlé
moi-même. Pour Don Quichotte aussi, évidemment
Jai, à chaque fois, prononcé leur texte à
voix haute, plusieurs fois, pour être bien sûre que
ce que je leur faisais dire sentendait. Ce travail de «
gueuloir », pour ce livre-là, était indispensable. |
On vous a reproché
certaines de ces libertés.
Écoutez ! mon objectif était de restituer
la modernité de ce texte dans sa tonalité, mais
surtout dans sa langue. Jai traduit mot à mot, je
nai rien enlevé, jai systématiquement
vérifié dans le Robert historique la date dentrée
en usage des mots français que jemployais, en excluant
tous ceux qui dataient daprès 1650
Alors,
en fait, quest-ce que jai fait ? Jai surtout
travaillé la syntaxe. Celle du xvii e siècle est
trop éloignée de celle daujourdhui.
À cela sajoute le fait que la langue de Cervantès
est une langue extrêmement répétitive, car
elle cherche à convaincre quelquun qui écoute.
Moi, je ne peux pas laisser courir une phrase qui se répète
de trop. Alors parfois, je coupe
Cest une fidélité,
non à la forme première, mais à leffet
premier. Respect non pas du signe forcément figé
dans le temps , mais du rapport vivant entre texte et lecteur.
Vous avez mis six ans pour
traduire le Quichotte !
Six ans et sept étés. Ce sont les étés
qui comptaient le plus
Je ne sais pas pourquoi, mais les
étés furent les plus pénibles
Je naime
pas beaucoup en parler, mais pendant tout ce travail, jai
tenu un journal de mes rapports avec le Quichotte. Parfois,
sur mon ordinateur, je changeais de fichier, et je notais ce
que je pensais du texte, de telle situation, de tel personnage.
Ce sont des idées que jai parfois retrouvées
ensuite ici ou là, mais dans lensemble, elles me
sont propres, elles sont originales. Qui sait ? On les lira peut-être
un jour
Propos recueillis
par J.-M. M. |