— Cela veut-il dire qu’à votre avis, les classiques espagnols ne sont pas édités avec toute la rigueur nécessaire ?
— Statistiquement, les éditions de textes classiques qui circulent le plus, les plus souvent rééditées, ne sont pas pires qu’il y a cinquante ans ; mais elles ne ressemblent pas pour autant à ce qu’elles devraient être aujourd’hui. Je vous citerai un exemple qui remonte à quelques jours à peine : une maison d’édition de renom vient de lancer sa propre collection d’anthologies d’auteurs classiques universels. À en croire les journaux, sa directrice dit à peu près : « Étant donné que le destinataire est le grand public, nous avons évité les notes. » Le grand public est pourtant celui qui a le plus besoin de notes, parce que les textes anciens ne sont pas faciles à lire : l’aide de l’éditeur doit être d’autant plus grande. L’argument, en réalité, semble bien être d’une tout autre nature : « comme nous nous adressons au grand public, il nous faut aller au moins coûteux et nous ne pouvons pas mettre de notes. » On entend le plus souvent par « édition pour tout public » une édition moins soignée et meilleur marché, quand ce devrait être exactement le contraire !

— Dans ce cas, que convient-il de faire ?
— Tout texte classique est à la portée de n’importe quel lecteur, mais, en réalité, les textes qui s’adressent à tous les lecteurs ne s’adressent pas pour autant à la masse de tous les lecteurs. Celui qui lit un classique avec une certaine attention, du début à la fin, est déjà un lecteur un peu exceptionnel. Celui-là, dans un second temps, peut chercher à en savoir un peu plus. Partant de là, la manière idéale de publier un classique est celle qu’a adoptée la « Biblioteca Clásica » : donner en bas de page les notes utiles à tout lecteur, tout en rejetant à la fin du volume les notes complémentaires. Cette façon de procéder, disons-le, devrait être obligatoire, comme elle l’est aux États-Unis. Là-bas, le Center for Scholar Editions interdit la publication en édition courante (paperback) si une grande édition n’a pas d’abord été menée à bien. L’idéal serait qu’il y ait une masse de lecteurs assez importante qui ferait que l’édition de référence soit l’édition destinée au public le plus large possible. Comme il n’en va pas ainsi – le public est plus ou moins bien préparé, mais les choses peuvent s’améliorer – il tombe sous le sens que le mieux est d’offrir tous les éléments disponibles, mais en les répartissant selon ce système de double annotation.

— Ne pensez-vous pas, cependant, que le volume de ces notes pourrait provoquer l’effet contraire ? En d’autres termes, ne courez-vous pas le risque que le lecteur, fût-il un lecteur de classiques, déclare forfait face à la quantité d’informations proposées par votre Quichotte ?
— Il ne s’agit pas de condescendre à flatter les basses passions humaines, mais de proposer ce qui est le plus juste d’un point de vue philologique. Nous ne devons pas nous laisser guider par l’aveuglement du public. Nous devons lui offrir ce qui lui est nécessaire et non ce qu’il demande. Car, étant donné que ce public réel est toujours plus ou moins au courant, il tend à favoriser ce qu’Alberto Blecua appelle les éditions « hybrides », celles où l’on trouvera une note additionnelle mais où une note élémentaire pourra faire défaut, où l’on se verra proposer des variantes à certains endroits seulement, d’un intérêt relatif. Voilà ce qui éloigne vraiment le lecteur. En ce sens, les seules éditions déficientes sont précisément celles qui rajoutent des annotations inutiles, pleines de « cf. », de « v. » et de références bibliographiques. Voilà ce qui est corporatiste et qui éloigne effectivement le lecteur, non seulement de l’édition concernée, mais de toute autre possibilité de connaître le texte. Il y a sans doute dans notre Quichotte quelques notes qui auraient pu être évitées, mais très peu. Peut-être dans les premiers chapitres, mais il y a tant de pages sans aucune note ! C’est l’une des raisons du renvoi des notes complémentaires à un second volume, l’une des raisons aussi de l’impression des notes de bas de page sur deux colonnes, etc. Toutes choses faites pour alléger la lecture. Et pourtant il faudrait encore plus de notes dans le Quichotte, et dans toute édition de textes anciens. Pour évoquer les réalités les plus élémentaires, les mots « rose », « février », etc. n’avaient pas le même sens qu’aujourd’hui. Mais ceci nous entraînerait dans une spirale sans fin.

— Malgré cette abondance de notes, qui dépasse, et de beaucoup, celle des éditions modernes antérieures, vous affirmez que « Bowle, Clemencín et don Francisco (Rodríguez Marín), sont les trois grands annotateurs du Quichotte, et que les autres ne font (nous ne faisons) guère plus qu’apporter des réponses à des questions de détail » (« Historia del Texto », Don Quijote de la Mancha, vol. I, p. CCXXXI). Qu’entendez-vous par là ?

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