Un condamné à mort sest
échappé, sorti en 1956, est le premier de ses
films où Bresson fixe les éléments de ce
quil a appelé son " anti-système "
cinématographique. Celui-ci se caractérise, on
le sait, par la fragmentation de lespace, linsistance
sur le corps morcelé, le choix dacteurs non professionnels
à la diction rendu atone. Ces procédés délibérés
firent accuser le cinéaste de sécheresse et daffectation.
On ne voulait pas voir dans le Condamné, et encore
moins dans son film suivant Pickpocket, les raisons de
ses refus : jamais les personnages nétaient soumis
à des causalités explicites ni leurs actes inclus
dans une trame narrative lourde, chargée de désirs,
de simplification et danticipation qui sont la tentation
ordinaire du spectateur. En revanche, les rapports interpersonnels
et les événements gagnaient, à être
filmés ainsi, une densité inédite.
Dans la première séance de
Pickpocket, Michel, à lhippodrome de Longchamp,
se place derrière une femme, une riche parieuse, alors
quelle observe la course. Il ouvre son sac, y subtilise
avec habileté des billets de banque. Juste avant cela
pourtant, linconnue sétait retournée
pour un jeu de regards dune étonnante acuité.
Mais ce jeu de regards reste pour nous étrange, car nous
ne saurons pas si nous devons y trouver un excès ou au
contraire un défaut dintentionnalité. À
la violence de ces rencontres sans postérité définie,
sajoute celle de faits surprenants : un moment, le spectateur
comprend que cela fait plusieurs mois que Michel se refuse à
franchir le seuil de lappartement de sa mère malade.
Ainsi, des déambulations mécaniques
accomplies les yeux baissés, des gestes qui semblent inhabités,
se trouvent rythmés par des chocs, des accidents, des
regards dont la fulgurance est accentuée pour nous par
un usage permanent de lélision du temps ou de lespace. |

La mise en scène bressonienne, dont Philippe
Arnaud, dans un ouvrage qui doit faire référence
au cinéaste, analyse en profondeur les stratégies,
vise à reconstituer " lapparition du moment
où le réel est rencontré ", moment
qui est marqué du " sceau dune vérité
liée précisément à limpromptu
de ce qui advient ".
Lécriture de Pickpocket, faite de cadrages
isolant des mains actives comme pour leur donner une autonomie
chorégraphique, et deffets de montage qui, au heurt
de chaque coupe, obligent à concevoir lespace comme
un artefact, cette écriture provoque une pulsation qui
na pas quune valeur formelle : elle permet à
Bresson de traquer, dans la même attitude, lorgueil
et lhumilité, lacceptation et la révolte.
Francis Desbarats
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