cinéma aux étoiles


21 h 30

Robert Bresson,
Pickpocket

Un condamné à mort s’est échappé, sorti en 1956, est le premier de ses films où Bresson fixe les éléments de ce qu’il a appelé son " anti-système " cinématographique. Celui-ci se caractérise, on le sait, par la fragmentation de l’espace, l’insistance sur le corps morcelé, le choix d’acteurs non professionnels à la diction rendu atone. Ces procédés délibérés firent accuser le cinéaste de sécheresse et d’affectation. On ne voulait pas voir dans le Condamné, et encore moins dans son film suivant Pickpocket, les raisons de ses refus : jamais les personnages n’étaient soumis à des causalités explicites ni leurs actes inclus dans une trame narrative lourde, chargée de désirs, de simplification et d’anticipation qui sont la tentation ordinaire du spectateur. En revanche, les rapports interpersonnels et les événements gagnaient, à être filmés ainsi, une densité inédite.
Dans la première séance de Pickpocket, Michel, à l’hippodrome de Longchamp, se place derrière une femme, une riche parieuse, alors qu’elle observe la course. Il ouvre son sac, y subtilise avec habileté des billets de banque. Juste avant cela pourtant, l’inconnue s’était retournée pour un jeu de regards d’une étonnante acuité. Mais ce jeu de regards reste pour nous étrange, car nous ne saurons pas si nous devons y trouver un excès ou au contraire un défaut d’intentionnalité. À la violence de ces rencontres sans postérité définie, s’ajoute celle de faits surprenants : un moment, le spectateur comprend que cela fait plusieurs mois que Michel se refuse à franchir le seuil de l’appartement de sa mère malade.
Ainsi, des déambulations mécaniques accomplies les yeux baissés, des gestes qui semblent inhabités, se trouvent rythmés par des chocs, des accidents, des regards dont la fulgurance est accentuée pour nous par un usage permanent de l’élision du temps ou de l’espace.

La mise en scène bressonienne, dont Philippe Arnaud, dans un ouvrage qui doit faire référence au cinéaste, analyse en profondeur les stratégies, vise à reconstituer " l’apparition du moment où le réel est rencontré ", moment qui est marqué du " sceau d’une vérité liée précisément à l’impromptu de ce qui advient ".
L’écriture de Pickpocket, faite de cadrages isolant des mains actives comme pour leur donner une autonomie chorégraphique, et d’effets de montage qui, au heurt de chaque coupe, obligent à concevoir l’espace comme un artefact, cette écriture provoque une pulsation qui n’a pas qu’une valeur formelle : elle permet à Bresson de traquer, dans la même attitude, l’orgueil et l’humilité, l’acceptation et la révolte.

— Francis Desbarats

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