« J’ai trouvé la solution, ami Sancho, dit enfin don Quichotte. Tous ces géants, tous ces méchants magiciens étaient la Force Impure, donc leur armée portait le même caractère magique et impur. Je suppose que ces armées n’étaient pas composées d’hommes pareils, par exemple, à nous. Les hommes n’y étaient qu’une illusion diabolique, une création de la magie, et, selon toute vraisemblance, leurs corps n’étaient pas semblables au nôtre, mais plutôt à celui, par exemple, des mollusques, des vers, des araignées. Ainsi la solide et tranchante épée du chevalier, dans sa main puissante, frappant ces corps, s’y enfonçait instantanément, presque sans résistance, comme dans de l’air. Et s’il en est ainsi, il pouvait en effet d’un seul coup pourfendre trois ou quatre corps, et même dix s’ils étaient en rangs serrés. On comprend dès lors que l’affaire était extraordinairement accélérée, et que le chevalier pouvait en effet détruire en quelques heures des armées entières de ces larves et autres monstres… »
Le grand poète et connaisseur des cœurs a noté là l’un des côtés les plus profonds et mystérieux de l’esprit humain. Oh, ce livre est un grand livre, autre chose que ceux qu’on écrit maintenant : des livres comme celui-là, il n’en est donné à l’humanité qu’un en plusieurs siècles. Et de ces notations des aspects les plus profonds de la nature humaine, vous en trouverez dans ce livre à chaque page. Ne serait-ce que ceci : que ce Sancho, personnification du bon sens, de la pondération, de la ruse, du juste milieu, se trouve être l’ami et le compagnon de route de l’homme le plus fou du monde : justement lui et personne d’autre ! Constamment il le trompe et le leurre comme un enfant, et en même temps il croit pleinement à sa grande intelligence, il est conquis jusqu’à l’attendrissement par la grandeur de son cœur, il croit sans réserve à toutes les fantastiques imaginations du grand chevalier, et pas un instant il ne doute que celui-ci finira par lui conquérir son île ! Comme il serait souhaitable que ces grandioses productions de la littérature universelle fussent connues à fond par notre jeunesse ! J’ignore ce qu’on enseigne maintenant dans les classes de littérature, mais la connaissance de ce livre, le plus grand et le plus triste de tous ceux qu’à créés le génie de l’homme,

Moritz Oppenheim
Lavater et Lessing rendent visite à Moïse Mendelsohn, 1856.

élèverait sans aucun doute l’âme du jeune homme par la grandeur de sa pensée, sèmerait dans son cœur de nobles questions et concourrait à détourner son esprit d’adorer l’éternelle et stupide idole de la médiocrité, la présomption satisfaite et la plate sagesse. Ce livre, le plus triste de tous les livres, l’homme n’oubliera pas de le prendre avec lui au Jugement dernier. Il y montrera révélé le plus profond et fatal secret de l’homme et de l’humanité. Il y montrera que la sublime beauté de l’homme, sa plus sublime pureté, sa chasteté, sa candeur, sa douceur, son courage et, enfin, sa plus haute intelligence, – qu’il n’est pas rare (qu’il est même fréquent, hélas !) que tout cela tourne à néant, passe sans profit pour l’humanité, et tourne même à la risée du genre humain, uniquement parce qu’à tant de dons les plus nobles et les plus riches dont est bien souvent gratifié l’homme, il ne manque que le dernier, à savoir le génie, pour commander à toute la richesse et à toute la puissance de ces dons, pour commander à toutes ces potentialités et les diriger vers une activité judicieuse, et non pas fantastique et insensée, pour le bien de l’humanité !

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