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par Dominique Viart
Un premier
roman paru en 1945, prix Nobel de littérature en 1985,
son vingt-troisième livre sous presse à lautomne
1997 : Claude Simon est bien lécrivain de ce demi-siècle.
Dans le portrait " historique " quil dresse de
lui-même à loccasion du discours de réception
du prix Nobel, il rappelle avoir traversé une guerre,
vu une révolution et en avoir vécu la plupart des
vicissitudes. Répartie sur ces cinq dernières décennies
et nourrie de telles expériences, son uvre interroge
le siècle comme ceux dont il hérite, à travers
des fictions qui, jamais, nen proposent lélucidation.
Un temps associée par la réception critique au
corpus " néo-romanesque ", elle dialogue en
fait avec les plus grandes : Stendhal, Proust, Faulkner, Joyce
sont ses intercesseurs. Cest dire quelle procède
de la modernité romanesque, comme elle se nourrit de modernité
picturale. Cézanne, Bacon, Dubuffet, Rauschenberg, Louise
Nevelson, Tapiès
gravitent aux entours de lécriture
simonienne comme des " alliés substantiels ".
Longtemps méconnue hors du cercle de plus en plus vaste
des lecteurs avisés, elle passe pour " difficile
". Mais qui la lit vraiment et se laisse emporter dans ses
méandres ne peut plus guère sen déprendre.
Exigeante avec
elle-même, sans complaisance pour les modes littéraires,
elle ne se satisfait pas du chemin parcouru et, sans cesse, remet
sur le métier louvrage. Les livres les plus récents
Les Géorgiques, LAcacia , Le Jardin des
plantes reprennent ainsi la matière
des plus anciens LHerbe, La Route des Flandres,
Histoire pour en donner une nouvelle configuration.
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Que lon ne cherche pas dans ces reprises quelques tarissements
de linspiration : linspiration na pas de part
dans cette écriture qui fait le deuil des grands mythes
de lécrivain : génie inspiré, visionnaire
de talent, secrétaire de létat civil, promeneur
de miroirs, porte-parole du monde ou prophète des lendemains.
Au plus près des choses et de lhomme, elle cherche
sans relâche à comprendre comment les écrire
et ce qui se produit quand on les écrit. Car luvre
sonde aussi lécriture, non quelle soit travaillée
par quelque tentation solipsiste, elle est trop chargée
de mémoire pour cela, mais parce que lécriture
est sa pratique et quelle ne saurait en garantir la transparence.
Attentif à
ce qui se joue dans lécriture, Claude Simon
nen formule cependant pas la " leçon ",
pas plus quil ne prétend, au nom de lécriture,
donner leçon au monde. Pas duvre moins didactique
que la sienne, pas de refus plus net de lédification
littéraire. Et pourtant son uvre nous est tout de
même une grande leçon, par la puissance des mots
comme par la réserve de la pensée : elle met en
scène les désarrois de notre temps. Leçon
de ténèbres dun monde en deuil de ses
idéologies, leçon de défiance davoir
à douter de tout, y compris de nous-même, des représentations
qui nous habitent et informent le monde à notre insu.
Sil est, en France, une uvre du soupçon, cest
bien celle-là qui interroge sans fin : le passé
comme le présent, avec ses moments incertains et ses défauts,
avec ses absences qui la hantent et quelle comble, vaille
que vaille, de ses recherches, avec la modestie de ses "
tentatives de restitutions ". La mémoire,
la perception lui sont aussi suspectes que lécriture
et la représentation. Cependant cest de cette perception
et de cette mémoire que tout procède, dont il faut
sans cesse, par lécriture, refaire le procès.
Extrait dUne mémoire inquiète,
PUF, 1997.
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