rencontre


Claude Simon, hommage

par François Bon

C’est très étrange d’assister à cela, en spectateur et d’un peu loin. On se dit qu’on aurait aimé à vivre au temps où venaient, neufs, jamais lus par personne, ces objets de prose qui s’immiscent si profond dans la vie personnelle, et c’est Balzac en son temps, ou Flaubert ensuite, ou venus de plus loin Dostoïevski et Faulkner, ou encore dans notre langue les volumes un par un ajoutés qui formeront la spirale en boucle continue d’À la recherche du temps perdu, et tous ces livres on les a découverts comme déjà des monuments du passé, un passé parfois très proche mais chose à quoi rien ni personne ne pourra jamais ajouter. Et voilà qu’à mesure que s’achève le siècle, une poignée d’œuvres sont là devant nous, avec cette puissance aussi d’œuvre, mais nous savons, tout proche même si nous n’oserions le déranger dans cet atelier, celui qui s’en est fait traverser. Il y a ainsi Julien Gracq et Maurice Blanchot, quand bien même aucun des trois n’aimerait peut-être le rapprochement avec les deux autres, et donc Claude Simon.

Rapprochement pourtant productif, parce que les figures de réception pour chacun des trois divergent : Blanchot parce que son objet de travail s’est déporté du récit au statut même de l’écriture et comment elle travaille, ce qu’elle expose, du dedans de celui qui s’y livre ; Gracq, un espace de fiction soumis jusqu’en sa trame narrative à la seule autonomie de la phrase, délaissant peu à peu l’imaginaire pour un magistral travail d’appréhension du réel, la ville de Nantes par exemple. Si aucun des deux n’a échappé à sa part de malentendu, l’image de l’œuvre est venue se superposer exactement à son travail, et ce n’est pas le cas, encore aujourd’hui, de Claude Simon.
Il y a pourtant eu le prix Nobel, mais même pareil coup de boutoir ne lève pas la totalité d’une part de malentendu sans doute liée à notre propre proximité de l’histoire donnée à déchiffrer.
Car, histoire, ce serait peut-être le mot central. Le rapprochement, qu’on laissera ensuite, de ces trois grands auteurs, est encore productif là : ils ont biographiquement traversé deux séismes d’échelle mondiale. Pour chacun des trois, cette traversée est devenue le champ central de l’œuvre, par un interdit rétrospectif pour Blanchot, comme virage décisif pour Gracq avec Un Balcon en forêt, mais c’est manière de désigner tout de suite l’excès où était d’emblée, loin en amont de son œuvre, Claude Simon. La première traversée, celle de la première guerre mondiale, Gracq par exemple a dit comment enfant, recevant chaque semaine L’Illustration, l’apprentissage de la lecture s’identifiait à cette découverte du monde extérieur, vécue comme catastrophe. Pour Claude Simon, la catastrophe a précédé : son père, officier (Claude Simon est né à Madagascar), de ceux qu’on envoya à cheval et pantalon rouge devant les premières automitrailleuses, est mort en août 1914.

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