Est-ce que cela a obscurément compté, pour le jeune peintre qui quitte Perpignan, une traversée énigmatique de la guerre civile espagnole ? Si Claude Simon retourne sans cesse ce qui est énigme pour lui-même, ce point précis reste obscur. Mais les trois cent quatre-vingts pages de L’Acacia n’examinent qu’une seule nuit : celle où un type de vingt-cinq ans, à vingt-cinq ans de distance, est mobilisé depuis la maison familiale de Perpignan dans une caserne de l’est, et refait le même itinéraire que ce père qu’il n’a pas connu, avec un tel parallélisme de destin que c’est à cheval lui aussi que sur les routes de Flandres on l’enverra au-devant des chars de Rommel. Cette seule nuit, avec les lumières des villes qui défilent aux trop longs arrêts du train de mobilisés dans les gares, et qu’on s’allonge sur la banquette et que s’ouvrent les portes des compartiments, sera comme une clé sur trois cent quatre-vingts pages déployées pour tenter de reconquérir un peu de la mémoire du père jamais connu, par fragments juxtaposés, constructions toutes imparfaites parce que butant sur un même mystère qu’on va lentement détourer pourtant par ces lancées partielles de mémoire rejointe. Si on devait proposer un seul titre à quelqu’un qui n’aurait pas encore osé se lancer dans la lecture de Claude Simon, ce serait de commencer par L’Acacia.
Ce n’est pas, en abordant Claude Simon par cette face, comme on dirait d’une montagne, qu’on voudrait privilégier des contenus, lecture de l’histoire immédiate vécue comme énigme, au détriment des formes. Mais Claude Simon paye trop cher d’avoir été depuis des décennies considéré et commenté comme pur expérimentateur de formes, auteur à ne lire que pour le plaisir de puzzles intellectuels. Ceux-là d’ailleurs ont eu un peu de mal à accepter cet ultime grand virage de l’œuvre, cette presque trilogie d’une écriture ample et continue, qui ne cède rien des audaces formelles antérieures mais les accomplit, ce grand mouvement presque symphonique, Les Géorgiques, L’Acacia, et cette figure ouverte qui les prolonge sans clore, Le Jardin des Plantes.
Par exemple, ce qui est nouveau et pas encore assez dit, c’est comment l’évidence symphonique par quoi cette œuvre vient coïncider avec la fin du siècle en le décrivant tout entier dans son emprise, depuis ses pires séismes même, donne à rebours une autre dimension de lecture à ce que Claude Simon a dû parcourir seul, gardant toujours cette sorte de défiance à ceux qui voulaient l’embaucher dans ce processus où l’écriture est seconde devant l’intellect (sa réponse à Merleau-Ponty, qu’il aime à citer : « Il doit être bien intelligent, ce Claude Simon dont vous parlez », au sortir d’un colloque). Beaucoup a été dit sur ce basculement que Claude Simon (dans son Discours de Stockholm, il examine ce même renversement déjà chez Balzac et Stendhal, ou Proust) instaure comme proéminent dans son travail : une écriture du présent, et ce qui est présent à la mémoire ou aux sensations à un instant donné, celui qu’on écrit, c’est une totalité où tout vient à égalité, un tableau d’égale simultanéité et proximité (« L’écrivain, dès qu’il commence à tracer un mot sur le papier, touche aussitôt à ce prodigieux ensemble, ce prodigieux réseau de rapports établis », dans le Discours de Stockholm, pour commenter la citation de Tolstoï : « Un homme en bonne santé pense couramment, sent et se remémore un nombre incalculable de choses à la fois »). Mais tableau fondé pourtant par de mêmes figures centrales, obsessivement récurrentes, avec lesquelles on ne saurait tricher, ne serait-ce que par contournement. Dans le très beau et précis Claude Simon que Lucien Dällenbach a publié au Seuil (collection « Les Contemporains », 1988, un livre toujours nécessaire), un seul exemple, cette photo prise par un copain de régiment, où à côté de Claude Simon il y a cette jument qui lui sauvera la vie en « galopant quatorze kilomètres », et ce soldat en vareuse claire qui mourra au premier affrontement, et Simon écrit à Dällenbach : « Cette image me fait toujours un peu mal au cœur. »
Cette nouvelle dimension de lecture, c’est ce même principe de simultanéité, appliqué à l’œuvre même. Quand on ouvre à nouveau Leçon de choses, on ne comprend pas, on ne reconnaît pas le livre.
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