Parce quon a lu LAcacia ou bien Le Jardin
des Plantes, voilà que derrière chaque fragment,
la pièce délabrée de la maison, le lieutenant
avec ses jumelles, et même cette scène damour
longuement effeuillée, on voit intérieurement des
souterrains, des passages transverses, des images ailleurs décrites
comme directement prises au réel, et cest soudain
comme un chant continu sur ce que luvre évoque
en nous. Alors, paradoxalement, celui qui était fier de
dire que « le roman traditionnel nest plus possible
», produit lui aussi, comme Proust et Faulkner désormais,
une lisibilité éclairante, immédiatement
saisissable. Sauf que le statut, lemprise, la proximité
au réel, la gamme des constructions (voir le livre important
de Dominique Viart : Une mémoire inquiète,
PUF, collection « Écrivains », 1997), que
catalogue le mot roman se sont décalés,
ou agrandis, mais ont comme accepté de lintérieur,
désormais, ce qui venait en rupture. Et cest à
cette condition, rupture comprise, que la fiction garde dialogue
avec les grandes forces de lhumain devant ce qui le déborde,
par et dans sa propre histoire, telle quil la lui faut
décrire.
Par exemple,
encore, Histoire. Tout correspond, léclatement
des constructions, la liberté des syntaxes, le déplacement
des angles de vue à mesure quon déplace lobjet
décrit, dislocation des temps, mais comme une dislocation
aussi de celui qui se présente devant lécriture
et la rassemble, de ce quon a nommé autrefois nouveau
roman, et pourtant, tout est là immédiatement
de ce qui fera ensuite la symphonie de LAcacia,
mémoire familiale, présence des séismes,
radical déplacement dans la proximité de ce quon
dit et de ce qui est dit, comme si lavancée en littérature
se mesurait à cela aussi : faites, sil vous plaît,
lexpérience. Rouvrez Histoire, et lisez :
cest de notre histoire quil sagit, mais, trente
ans après la parution du livre, cest nous qui avons
le plus changé. Nous sommes ouverts un peu mieux pour
laccepter, ou plutôt accepter que dedans nous ce
soit ainsi que cela pense, que cela voit. Et Histoire
na plus rien dune étrange manipulation davant-garde,
devenu simplement un livre classique, intime et nécessaire,
parce que cest avec cela, ces images, ces choses ramenées
à la phrase, que nous-mêmes appréhendons
notre propre histoire. |
Claude Simon, par Jean Dieuzaide

Reste quon
ne décrète pas soi-même que luvre
quon rassemble ira ainsi jouer dans le jardin des grands.
Il y a une rançon à verser, celle de ce radical
déplacement des données, et, en amont encore, de
cette énigme qui reste : il ne suffit pas de lexpérience
biographique, la plus radicale quelle soit (elle la
été pour Claude Simon), pour produire chez celui
qui la traverse une vision neuve, et il ne suffit pas de rendre
compte de cet excès dans lexpérience pour
la rendre signifiante. Cest plutôt ce qui reste,
le « ce qui est », à lendroit même
où cela, la jument quon éperonne, le mort
à vareuse claire, naccède pas à signifier.
Un immense
écrivain arrive peut-être au terme dune uvre
radicalement contemporaine, parce quune de ces très
rares à parvenir à éclairer le temps dont
elle sourd. Nous sommes, nous, encore très loin du terme
de ce quil y a à trouver, simplement lire, dans
ce que cette uvre rassemble. Cest de nous maintenant
quelle exige, et pourtant cest nous quelle
agrandit, plus radicalement aujourdhui quaucune autre,
dans sa difficulté même.
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