cinéma aux étoiles


21 h 30

Cinéma-vérité :
un électron libre

Le cinéma des cinéastes programmés au Banquet s’est nourri du son direct : Straub, Godard, Rivette puis Pialat, Rozier, Eustache n’ont eu de cesse d’harmoniser sur l’écran le grain de la voix et le mouvement du visage, la vibration de l’air. Cette esthétique a ses fondateurs, au sein des « documentaristes » notamment, inventeurs du « cinéma-vérité » : Jean Rouch et Chris Marker. Ce dernier est à coup sûr l’électron libre du direct : s’il en forme l’esprit avant l’invention de la caméra-synchrone (Cuba si, 1961, Le Joli Mai, 1962), il s’affranchit toujours des lois d’un genre qui peut manifester trop vite un essoufflement. Comme Godard à partir de Numéro deux (1975), Marker s’intéresse aux techniques pour le surcroît de liberté qu’elles permettent.
Les machines à monter dont s’entoure Marker servent un propos. Dans Sans soleil (1982), un film à propos du Japon, il disait : « Filmer, c’est faire de la mémoire. » Ici, dans Level Five, il dit : « Mémoriser le passé pour ne pas le revivre a été l’illusion du xxe siècle. ».Cette distance n’est pas du désenchantement : malgré l’usage du faux qu’entretiennent les manipulateurs d’images, lui ne cesse de traquer sa vérité dans le travail du son, des plans fixes, des images électroniques, de leur traitement.
La texture de Level Five est l’image numérique passée sur support film, celle de La Jetée est de la photographie noir et blanc au grain incomparable – un rythme éblouissant de gris et de noirs. Ces textures donnent à ces deux œuvres de Marker, que séparent trente-cinq ans, une grande valeur poétique et une plasticité inédite.

Là n’est pas leur seul point commun. « Level Five, comme La Jetée, est sans doute un film de science-fiction dans lequel le passé est la seule condition de la possibilité de l’avenir, à l’opposé d’une conception amnésique qui voudrait que tout avenir efface, comme autant de hantises, les traces de son passé » (Th. Jousse, Cahiers du Cinéma).
Nous aurons ce soir la possibilité de vérifier cette proximité des deux œuvres et nous nous demanderons, sous les étoiles, si Chris Marker s’adresse bien, ainsi qu’il le dit en ouverture, aux hommes préhistoriques que nous sommes.

La Jetée (1962) de Chris Marker, avec Hélène Châtelain, Davos Hanich, voix de Jean Negroni.
Level Five (1997) de Chris Marker, avec Catherine Belkhodja, voix de Chris Marker.

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