rencontre



18h

 

S’en aller droit debout dans la parole

S’en aller droit debout dans la parole et rien d’autre, les mots les faire sonner comme un bouclier de métal poli contre le corps tenu, des histoires dont il n’y avait pas à se faire complice, rien, pas d’admiration, se faire non jugeant, mais retourner cette parole objective vers le monde au dehors, qui d’ordinaire se refuse à l’entendre : parler pour ceux qui ne veulent pas entendre.

La dureté du métal, la résistance de la matière, François Bon les connaît pour les avoir directement expérimentées, à même le corps, en usine, après des études dans une école d’ingénieur et une spécialisation dans le soudage par faisceau d’électrons. Son premier roman, publié en 1982, marqua à la fois sa Sortie d’usine et son entrée en écriture. François Bon a aujourd’hui 45 ans et a publié près de 15 romans dont les titres frappent comme des coups portés à la dureté du monde : Temps machine, Prison, Décor ciment, Parking, Impatience…
Que le monde ait brutalement changé d’image, que les rocades, les bretelles d’autoroutes, les parkings et les hôtels Formule 1 organisent désormais le théâtre de nos escapades, cela, nous le savons sûrement, et nous le sentons, peut-être. Qu’il existe dans ce monde, notre monde, des gens dont la souffrance est extrême et la relégation tout autant, des prisonniers, des personnes vivant du RMI, des jeunes en difficulté, des mères célibataires, des chômeurs en réinsertion, cela, nous le savons sûrement mais certains ne veulent pas l’entendre. C’est dans cette « zone obscure et violente » où sont tenus certains et qui nous est interdite, dans ce réel transformé mais qui est encore muet, que François Bon court pour nous le risque de « s’en aller droit debout ». Il pratique depuis quelques années l’écriture en atelier, auprès des mots des femmes de Lodève ou dans le corps à corps avec les phrases des jeunes détenus de Gradignan. « Pareil texte, on n’en est que le dépositaire provisoire, cela ne nous appartient pas. Mais cela concerne pourtant, hors des murs, le monde et la ville, parce que cette parole rien ne lui permet sinon d’advenir, hors une brisure par violence… », rien, sinon la violence que se fait un écrivain à lui-même. François Bon est de ceux-là qui, comme le confessait Kafka, ont chaque jour une phrase braquée sur la tête. C’est à ce seul prix que la littérature existe, cela, nous le savons et nous le voulons.
Clopin-clopant,
dans les heures bancales

Jean Rouaud est entré en littérature par une grande porte : dès son premier roman, Les Champs d’honneur, il toucha plus de 600 000 lecteurs et fut récompensé du Prix Goncourt en 1990. Pourtant, Jean Rouaud n’est pas de ceux qui avancent, confiants, dans un monde compact aux tracés rectilignes. S’iI écrit, c’est avec une mémoire brisée et une vision tremblante, « clopin-clopant, dans les heures bancales », dans le monde qui est le sien. Ce que l’on sait de Jean Rouaud, c’est ce qui vaut d’être su, c’est ce qu’il parvient à dire de lui dans une œuvre : l’expérience douloureuse du pensionnat, la perte tragique, coup sur coup, vers l’âge de onze ans, du père, du grand-père et de la Tante Marie, puis, sur les campus agités par la révolte, les premières heures d’une musique, celle qui vibre sur le violon d’un grand-père : une musique généalogique, l’exploration de nos attachements, ceux qui nous tirent ou ceux qui nous lâchent. Alors, si Les Champs d’honneur évoque bien la figure d’un grand-père connu, si Des hommes illustres ou Pour vos cadeaux parlent d’un père et d’une mère en particulier, et si La vie à peu près place l’image d’un Jean Rouaud dans notre champ de vision, nous, lecteurs, rendus par la force d’une écriture à la vision tremblante, nous y voyons passer un peu de notre histoire et son cortège de troublants défunts.

— Christine Lecerf

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