Vladimir Nabokov


L'homme Même s’il faut faire la part d’un certain amoindrissement de l’espagnol dans le demi-jour de la traduction, les plaisanteries et les proverbes de Sancho ne sont pas particulièrement hilarants, ni en eux-mêmes ni dans leur redondante accumulation – le plus éculé des gags modernes est plus drôle. Pas plus que les grosses farces de notre livre ne convulsent véritablement les diaphragmes modernes. Le chevalier de la Triste Figure est un individu unique ; à quelques restrictions près, Sancho, avec sa barbe emmêlée et son nez rouge, est un clown type.
Or la tragédie vieillit mieux que la comédie. Le drame se patine comme l’ambre, le gros rire se dissipe dans l’espace et dans le temps. L’indicible frémissement ressenti en présence de l’art est certainement plus près du frisson de terreur sacrée de l’homme, ou du sourire mouillé qui en est l’équivalent féminin, qu’il ne l’est du petit rire en passant ; et dans le même ordre d’idées, il y a bien sûr quelque chose de mieux encore que le rugissement de douleur ou le rugissement de rire : c’est ce ronronnement suprême de plaisir produit par l’impact d’une pensée voluptueuse – une pensée voluptueuse – qui est une autre façon de définir l’art authentique. Et il s’en trouve dans notre livre une quantité petite, mais infiniment précieuse. [...]

Don Quichotte
[Don Quichotte] avait d’abord été un gentilhomme de province sans histoires, el señor Alonso, qui s’occupait de ses terres, se levait de bonne heure, et aimait la chasse. À cinquante ans, il se plongea dans la lecture des livres de chevalerie et se mit à manger lourdement le soir, en particulier ce qu’un traducteur (Duffield) rend par « resurrection pie » [tourte résurrection] (duelos y quebrantos, littéralement souffrances et casse),
 

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