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Jean-Paul Goux:
lyrique et singulier
par François Bon
Il
ny a pas, globalement, dinjustice profonde dans lhistoire
de la littérature. Des textes qui restent vingt-cinq ans
dans les placards (Une saison en enfer) finissent par
en sortir, des Mémoires faits pour des archives confidentielles
deviennent la référence des plus exigeants auteurs
(duc de Saint-Simon). Simplement, lhistoire littéraire
prend son temps, et crée des décalages quon
a beaucoup de mal à ne pas considérer comme injustes,
même si provisoires.
Jean-Paul Goux a été un auteur
déterminant pour moi il y a vingt ans, quand, ne sachant
pas moi-même ce que je cherchais, sauf que cela passait
par la littérature, et quil me faudrait attendre
encore longtemps la maturation dun premier livre. Cétaient
des livres élégants, liés à une revue
turbulente (Digraphe et sa collection), et surtout, des
livres en prose, où pour la première fois je découvrais
la liberté possible de son usage dans notre présent
le plus immédiat, et ses grandes villes et ses usines,
son bruit et pourtant ce que nous exigions de beauté,
de continuité aussi au vieil héritage, des poètes,
des peintres. Et cela se passait en prose. Je me souviendrai
toujours, dans mon usine, dun type prenant dans mon sac
le livre de Goux que je lisais et se mettant à lire à
voix haute, pour se moquer, parce que la phrase ne finissait
quau bout de deux pages. Et nous étions sept dans
ce coin derrière les machines, où nous buvions
le café dans les senteurs dhuile, et soudain la
cadence, le grand lyrisme de Goux (cétait ce livre
magistral, et bien sûr indisponible désormais, qui
sappelait Le Triomphe du temps) en imposait même
à ce type, qui navait pas de livre chez lui, trouvait
de lui-même les balances, les amplitudes, et voilà
que tout le monde écoutait, on ne se moquait plus.
Ce que je ne savais pas encore, cest par
quels chemins cela passait, daccéder là.
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Par quelles lectures, par quelle discipline
pour soi-même. Jai eu laudace de le rencontrer.
Je ne sais plus comment je my suis pris, parce que je ne
suis pas coutumier de cela. Il a lu mon manuscrit en ébauche.
Je me souviens dune séance chez moi, sur une page,
et lui devant moi, lauteur considéré si rare,
avec tant de respect, en train de me démonter ligne à
ligne une page dactylographiée. Après jai
travaillé, plusieurs mois, mais je tenais mon livre.
De lui aussi jai appris les dettes, le
chemin : les noms de Gracq, Chateaubriand, et bien sûr
Claude Simon, je ne les aurais peut-être pas si vite fréquentés
sil ny avait pas eu la rencontre de ce garçon
à la longue mèche, à la voix presque chuchotée
derrière les cigarettes, remplissant sans marge dune
écriture minuscule et serrée ses grandes pages.
Jean-Paul Goux na jamais écrit
de façon mineure. Dans sa tentative, jamais le monde,
dans ses empoignades, ses désordres, politique et jardins,
na été absent ou délaissé.
Sa grande cadence lyrique emporte tout. Un autre livre indisponible,
mis au pilon, de Goux : Mémoire de lenclave
(Mazarine, 1986). Deux ans chez Peugeot, un livre de commande,
deux ans à arpenter les habitats ouvriers, à discuter
par pleines nuits avec les gars aux mains abîmées.
Un livre de six cents pages, le livre le plus total, le plus
fouillé, sur lusine, au moment où lhistoire
bascule, les renvoie au passé. On na pas voulu le
reconnaître ni lentendre, même si ses livres,
désormais chez Actes Sud, ont enfin pignon sur rue.
Au Banquet, aujourdhui, cest cette
voix singulière, une des plus audacieuses, obstinées
et résolues, de la prose française daujourdhui,
quil nous sera donné ensemble de découvrir.
En prélude à linjustice défaite. |