Il a cinq ans, il est blond. Il est heureux dans une famille heureuse une ville heureuse là-bas loin de France dans un pays calme. Il a soixante ans, le corps disloqué, la démarche douloureuse. Il est à Paris. Il publie à dix-huit ans un recueil de poésies libres, originales, déjà ésotériques. Il souffre dans son corps, son âme, sa femme vient de se suicider. À vingt-trois ans, il a fui sans argent son pays devenu dictatorial, il craint les bombes, l’emprisonnement arbitraire, les violences. Il est pauvre, il travaille trente ans dans une langue qu’il a dû apprendre, surveille comme répétiteur les devoirs des enfants des riches qu’il déteste. À la caisse d’un restaurant universitaire, il rencontre toutes sortes d’étrangers, des Français aussi, des gens qui sont libres, heureux ou comme lui exilés à vie, loin du pays de l’enfance. Déraciné, il erre inlassablement dans Paris. Il écrit dans sa langue maternelle plusieurs heures la nuit des poèmes que personne ne lit, du moins le croit-il. Il scrute les yeux des passants, des insoumis. Il veut assimiler leur souffrance. Sa femme est morte. Il n’est plus qu’un mort vivant. Il se réfugie en Chine. Il ne parle pas, il écoute, il médite. Son cœur est en cendres. Il a quarante ans, il s’enflamme, croit pouvoir revivre. Son âme vibre, son corps semble se réveiller. Tout est perdu, cet amour s’enfermera dans un coffre-fort imprenable. Il est mort, il écrit, il ne fera plus qu’écrire.
Marianne Venisse.
 
 Il a vingt et un ans. Il est conducteur dans un régiment d’artillerie. Il est à Carcassonne. Il attend l’ordre de départ. Se fait photographier. Rejoint son régiment en Avignon. Il monte dans un wagon à bestiaux. Il a soixante-dix-sept ans. Il est étendu dans son lit. Son visage est pâle. Ses yeux sont ceux de l’absence. Il remonte un drap blanc sur son menton. Il gémit. Il traverse le champ de bataille. Il tient son cheval par la bride. Il veille sur son chargement d’obus. Il essuie une tempête de feu. Le regard fixe. Il ne quitte pas des yeux la batterie d’en face. Il se couche. Se relève. Passe entre les bombes. Se jette dans un trou. Attend. Repart. Hésite. Il a peur. Il demande de l’eau. Son lit est mouillé. Il boit peu. Sa main tremble. Sa voix tremble. Il n’a plus de voix. Il râle. S’endort. Se réveille. Se rendort. Il s’est perdu. Il tire sur la bride de son cheval. Revient sur ses pas. Il scrute l’horizon. Il ne voit plus rien. Il est pris de panique. Un épais nuage l’emprisonne. Il entend hurler. Il voit des jambes arrachées. Des corps sans tête. Essaie de les éviter. Il ne peut pas. Il marche sur eux. Il écrase des morts. Sa main saigne. Son pantalon est déchiré. Sa cuisse gauche saigne. Il jure. Il est arrivé à Lens. Il se recroqueville dans sa capote. Il s’endort sur le quai. Attend les ordres.   Marche en direction d’Aix-Noulette. Regarde la colline. Entend le canon. Repère les chemins dans les bois. Il a froid. Il sent l’urine de cheval. Il a acheté des cartes postales. Le soir, il lui écrit. La santé est bonne. Il écrit au crayon. Il ressasse. Santé bonne. Bonne santé. Il ne dit pas un mot de la guerre. Il écrit d’une main tremblée. Son cheval est beau. Il en est fier. Il dit qu’il a du courage. Et qu’il reviendra pour les vendanges. Il me prend par la main. M’aide à me hisser sur le siège du tracteur bleu. J’ai peur. Il m’assied entre ses jambes. Je tremble. Il pose ses mains sur le volant. Tourne un bouton. Un voyant rouge s’allume. Je pleure. Il ne sent plus son corps. Il tombe. Mord la terre. Il repousse le drap blanc de son lit. Il a chaud. Il a froid. Il a soif. Il ne sait plus. Ne reconnaît plus personne. Il n’a plus peur. Il va mourir.
Serge Bonnery.

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