comme une orange



Dispositif de paroles…
Chronique bleue...
Cette colonne quotidienne tentera
de restituer, à travers une subjectivité particulière, un peu de ce qui s’énonce, s’échange, se noue et
se bricole dans le Banquet du Livre.

Comme chacun a pu le constater, ça parle beaucoup au Banquet du Livre, ça cause et ça jacte, ça dit, ça énonce et ça nomme, ça écoute et parfois ça entend. La redoutable conjonction de deux lieux, une librairie et un bistrot juste à la sortie du cloître de l’abbaye, temple officiel des discours, permet à quelques dispositifs de parole singuliers de s’installer. À la librairie, de prime abord, on parle peu. Les clients, souvent nombreux, se promènent beaucoup, heureux de pouvoir toucher les livres étalés sous leurs yeux sans avoir à les extraire de rayonnages en ayant toujours peur de les laisser tomber, de ne pas réussir à les replacer. Parfois l’un d’entre eux jubile d’avoir enfin trouvé l’ouvrage qu’il cherchait vainement depuis deux ans. Mais les clients d’eux mêmes, engagent peu la conversation. « C’est pratiquement toujours moi qui commence dit Vincent, le libraire. Lorsque je sens qu’un livre est fait pour son acheteur, que je sais qu’il devrait appartenir à son univers, là, je lui en parle et je vois le plaisir anticipé de sa lecture éclairer ses yeux. Ce sont ces minutes de bonheur qui justifient ce métier de libraire. » On voit qu’à la librairie la parole est rare, singulière mais essentielle souvent. Le bistrot de l’abbaye est un havre de verdure et de fraîcheur. Il a naturellement ses habitués : tablées de comédiens, passants considérables du Banquet. Il incite aisément à se côtoyer, à se donner rendez-vous, à se mélanger, donc à échanger des mots. Mais ces paroles-là semblent fort volatiles, élusives, hésitant presque à franchir une frontière. « Il y a des clients que je vois tous les jours, que je tutoie après deux ou trois jours, mais je ne sais toujours pas qui ils sont, ce qu’ils font, dit Anne. »

Au bistrot, les paroles sont nombreuses, bruyantes, plurielles mais de surface souvent. On ne va pas au bistrot du Banquet refaire le monde comme à son troquet du bout de la rue. Mais le bistrot est juste à la sortie de la librairie. Chaque jour des dizaines de personnes y vont donc lire tranquillement, dialoguant avec les mots enclos dans les pages. Un autre dispositif de parole, intime et silencieux.
Et c’est ainsi que le Banquet vit.

— Alain Raybaud

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