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Exactitude
et vérité
par Jean-Claude
Milner |
I
Notre temps
a forgé une doctrine de la vérité. Elle
est bien différente de la doctrine dite classique. Selon
celle-ci, vérité et exactitude se distinguaient
sans doute, mais il ne se pouvait pas que pût être
tenue pour absolument vraie une proposition inexacte ou
du moins inexacte au-delà dun degré tolérable.
Alors que selon la doctrine la plus récente, il est non
seulement possible que la vérité procède
de linexactitude, mais il faut tenir que linexactitude
est la forme même de la vérité.
La proposition
se retrouve, diversement exprimée, dans bien des discours
; le nom de la structure mbienne où se nouent vérité
et inexactitude peut varier ; certains la nomment la dialectique,
dautres le hasard objectif, dautres encore le symptôme.
Dans une étude mémorable, Carlo
Ginzburg avait pointé la fonction de lindice
: indices des énigmes policières ou de lexpertise
dart ; il mettait ainsi au jour lune des manières
qua la vérité non-classique de passer par
les matières incomplètes, déformées,
dispersées, en un mot : inexactes. Lacan semble cependant
le premier à avoir, comme il le dit, « pris la bête
aux cornes ». Dans « La chose freudienne »,
il fait parler aux hommes la vérité elle-même
: « Je serai, moi la vérité, contre vous
la grande trompeuse, puisque ce nest pas seulement par
la fausseté que passent mes voies, mais par la faille
trop étroite à trouver au défaut de la feinte
et par la nuée sans accès du rêve, par la
fascination sans motif du médiocre et limpasse séduisante
de labsurdité », « que vous me fuyiez
dans la tromperie ou pensiez me rattraper dans lerreur,
je vous rejoins dans la méprise contre laquelle vous êtes
sans refuge », « je vagabonde dans ce que vous tenez
pour être le moins vrai par essence
» («
La chose freudienne », Écrits, p. 410-411).
Il sagit
là bien entendu de la discipline freudienne, et de ce
que la vérité sy loge « dans le rêve,
dans le défi au sens de la pointe la plus gongorique et
le nonsense du calembour le plus grotesque, dans le hasard
». Mais on ne peut ignorer que Lacan se réfère
également à lhistoire, sinon au journal : |