« plusieurs cas observés […] de mues soudaines d’erreurs en vérité », « le discours de l’erreur, son articulation en acte, pouvait témoigner de la vérité contre l’évidence elle-même ». Au point de s’autoriser, comme d’un précurseur, du découvreur de la ruse de la raison, c’est-à-dire, à travers Hegel, de tous les dialecticiens, Marx y compris – et cela contre Descartes (« Je suis la grande trompeuse »). On ne peut ignorer non plus que c’est là précisément le point – le seul en fin de compte – où Lacan reprenne véritablement Heidegger. Comme si la doctrine d’une vérité disjointe de l’exactitude était seule propre à nouer à elle-même la pensée du xx e siècle, en ce qui la distingue des autres pensées, mais aussi à la nouer aux événements du xx e siècle, en ce qui les distingue de quelque autre temps que ce soit. Dans leur grandeur et dans leur horreur, dans leur hauteur et dans leur bassesse. La vérité disjointe de l’exactitude a quelque chose à faire avec chacune de ces dimensions.

 

– II
La doctrine classique posait en axiome que la vérité est seulement la version nominale du prédicat « être vrai ». L’axiome n’a rien que de naturel : quand la philosophie tout entière s’inscrit dans la forme prédicative, il ne doit pas surprendre que la vérité reçoive elle aussi une définition prédicative. L’axiome étant admis, c’est une seule et même chose de définir la vérité et d’établir les conditions d’usage du prédicat « être vrai ». À quoi peut-on le rapporter ? suivant quel critère choisir entre vrai et non-vrai ? Répondre à ces deux questions, c’est du même coup déployer une théorie de la vérité.
On ne peut dire de quoi que ce soit qu’il est vrai ou pas que s’il est lui-même de l’ordre d’un dire possible : une proposition dicible, une pensée en tant qu’elle pourrait être dite, un état de choses en tant qu’on le considère comme transmissible par un dit, etc. Corollaire : puisqu’il n’y a d’être vrai que d’un dit et puisqu’il n’y a de vérité que si l’on peut dire cet « être vrai » d’un dit, il n’y a de vérité que s’il y a un métalangage. À quelle condition un dit possible peut-il être dit vrai ? Réponse : quand il y a rencontre entre le dit possible et quelque chose qui n’est pas ce dit (adéquation entre chose et pensée, entre réalité et proposition, etc).

Il n’y a entre dit non-vrai et dit vrai aucune différence interne (c’est ce qui autorise la grammaire) ; la différence leur vient d’une relation à ce qui n’est pas eux. Définition prédicative de la vérité et doctrine de la correspondance se coappartiennent. Doctrine de la correspondance et métalangage se coappartiennent.
Alors, exactitude et vérité s’articulent aisément. Car l’exactitude aussi est prédicative : elle est seulement la version nominale du prédicat « être exact ». L’ensemble de ce à quoi le prédicat exact s’approprie semble coïncider avec l’ensemble de ce à quoi le prédicat vrai s’approprie. Il n’y a d’exactitude que si l’on peut dire d’une phrase, d’une pensée, d’une information qu’elles sont exactes. Enfin et surtout, on ne peut dire de quoi que ce soit qu’il est exact que s’il est ramenable à une rencontre réussie.
Ainsi en va-t-il de la mesure exacte, rencontre réussie entre un étalon et une matière. Ainsi de l’observation exacte, rencontre réussie entre un fragment de langue et un perceptum. De la traduction exacte, rencontre réussie entre un fragment de langue et le fragment d’une autre langue. De l’édition exacte, rencontre réussie entre un ensemble de caractères écrits et un texte donné. De ces rencontres réussies, qui font l’exactitude, à la correspondance adéquate, qui fait la vérité, la superposition s’opère. Rien donc ne saurait être vrai, s’il est inexact. Tout au plus pourrait-on admettre qu’il est des degrés dans l’exactitude (théorie de l’approximation), alors que la vérité n’admet pas de degrés. Il s’agit donc seulement de faire se correspondre l’un à l’autre un prédicat à nombre indéterminé de valeurs, l’exactitude, et un prédicat à deux ou trois valeurs, la vérité. B-A BA de la philosophie, qui ne manquera pas d’en déduire une morale et une politique. République et Lumières sont là intéressées(1).

Supposons en revanche que la vérité passe par l’inexact. Pour que l’inexact ne soit pas seulement son moyen (ruse de la raison), mais sa substance et sa forme, il faut que la vérité soit disjointe du prédicat « vrai ». Il faut en fait que la vérité ne soit pas un prédicat. C’est ce que donne à entendre la prosopopée lacanienne : la vérité peut dire « je » et plus précisément « je parle », parce qu’elle ne réside pas dans un prédicat qu’on attribue à un dit, mais dans le dit lui-même en tant qu’on le parle.

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