Mais la prise en compte des effets suppose que lon ne puisse
pas non plus sen tenir au simple énoncé de
faits vérifiables, à leur accumulation et à
leur mise en ordre ; évaluer les effets ne peut se faire
quen fonction dune situation politique (les Florentins
nomment cela la qualité, ou la condition, des temps),
perçue au prisme des « désirs des hommes
» cest-à-dire de leurs propres aspirations,
de ce quils estiment être, dans une conjoncture donnée,
des nécessités impérieuses ; leur appréciation
des « effets des choses » prend donc en compte demblée
« les choses quils désirent voir avant leur
mort » : « la rédemption de lItalie
» (Prince, chap. xxvi), « une république
bien ordonnée dans notre cité, lItalie libérée
de tous les barbares et le monde libéré de la tyrannie
de ces scélérats de prêtres » (Guicciardini,
Ricordi). Il y a donc dans la dialectique de la recherche
des faits et des effets la présence dune position
et dune aspiration politique et éthique à
la fois.
Pour Machiavel
et pour Guicciardini, il sagit décrire et
de comprendre lhistoire de leur temps et ce souci
de compréhension de lhistoire immédiate les
anime à tout instant, quils écrivent à
proprement parler « des histoires » ou que leur réflexion
prenne la forme de « discours », de « dialogues
» ou « dopuscule » (cest ainsi
que Machiavel parlait de son Prince). Mais ce projet décriture
de lhistoire est éminemment politique. Il sagit
de rechercher la vérité, car cest une nécessité
dordre intellectuel et éthique : Machiavel écrit
que cest loffizio di uomo buono, « le
devoir dun homme bon » de faire comprendre à
autrui « le bien que la malignité des temps et de
la fortune na pas permis de réaliser » ; Guicciardini
na pas dautre souci quand il écrit, durant
les dernières années de sa vie, lHistoire
dItalie. Et cette recherche de la vérité
implique lautre nécessité, celle dêtre
exact, de dire les choses in verità : car il sagit
de comprendre et de faire comprendre « la raison des choses
», déclairer le champ de bataille, de dire
qui sont les amis et qui sont les ennemis ; si on ne le fait
pas, « on marche dans les ténèbres avec les
mains liées derrière le dos, sans pouvoir éviter
les coups », comme lindique précisément
Guicciardini dans une lettre à Machiavel. Il ne sagit
pas, dans ce travail intellectuel, de cacher les difficultés,
de masquer les responsabilités, de faire croire que tout
est simple et déterminé à lavance
; il faut au contraire, chaque fois quapparaît une
difficulté pour juger ou pour délibérer,
« avoir sous les yeux les difficultés de lun
et lautre parti » (Guicciardini, Ricordi). |
Cette attitude
intellectuelle, fondée sur une dialectique de la tension
vers la vérité et de la nécessité
de lexactitude, détermine des choix dinvestigation,
la volonté déclairer dautres terrains
ou dautres objets que ceux du propos initial : ainsi, alors
que son propos est de faire le récit « des choses
advenues de notre temps en Italie » (Histoire dItalie,
l. i, chap. i), cest-à-dire des guerres dItalie,
Francesco Guicciardini estime nécessaire de tracer un
tableau général de lhistoire du pouvoir temporel
de la papauté, parce que, écrit-il, « la
matière le requiert » (l. iv, chap. xii). Il ny
a donc pas de chemin tout droit vers la vérité
mais des détours, des raccourcis, des chemins de traverse
déterminés par les aspirations et les partis pris
éthiques et politiques ; il nen reste pas moins
que la volonté de latteindre demeure.
Cette historiographie politique florentine est au xvie siècle
un cas isolé, sans doute lié aux caractéristiques
spécifiques du républicanisme florentin. La réflexion
sur la façon décrire lhistoire est
pourtant intense, en particulier dans la seconde partie du xvie
siècle, avec les penseurs de la Contre-Réforme.
On ne sétonnera pas que ceux-ci aient violemment
critiqué la façon de faire de lhistoire et
de penser la politique de nos auteurs : Le Prince na-t-il
pas été écrit, selon le cardinal anglais
Reginald Pole, « avec le doigt du diable » ? Guicciardini
na-t-il pas rendu publics les maux de lItalie, poussé
par « sa mauvaise profession de curieux » dans lintention
non « dy porter remède mais de les rendre
publics » (Sperone Speroni, Dialogo della historia) ? Le
duc dUrbin ne demande-t-il pas, à ce même
Speroni puis à un autre lettré, une révision
de lHistoire dItalie car son père y est présenté
sous un mauvais jour ? Car les penseurs de la Contre-Réforme
savent, eux, ce quest la vérité et qui peut
lécrire : « Personne nest plus apte
à écrire lhistoire que celui qui aime la
vérité ; et celui qui laime est celui qui
la possède ; ce ne peut donc être que le religieux
» (ibid) : seule compte, à lépoque
de la Contre-Réforme, lexpression de la vérité
religieuse révélée.
Or, le fondement
même de la démarche dun Machiavel ou dun
Guicciardini était quon ne pouvait se contenter
de sappuyer sur ce qui était écrit pour comprendre
lépoque historique que lon avait vécue
et que lon vivait. Rien nétait déjà
donné, il fallait au contraire partir de lanalyse
des faits et des effets pour donner du sens aux événements.
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