« Claude
Simon, ce quon lui doit » : François Bon,
Jean Rouaud et Jean-Paul Goux, loin de tout exercice de révérence,
ont offert dimanche
soir au petit cloître un moment
dintelligence et de grâce inquiètes, après
une introduction par laquelle Dominique Viart mit en parallèle,
chez Claude Simon, la rigueur de lécriture en tant
quéthique et larticulation de deux énigmes
majeures pour notre temps, celle du sujet et celle de la filiation.
Pour Jean Rouaud,
il sest agi de rompre avec un interdit : la trilogie pétainiste
travail-famille-patrie avait en effet conduit les auteurs de
laprès-guerre à jeter lanathème
sur tout récit où transparaîtraient des valeurs
proches de ces trois termes, quand bien même ces valeurs
auraient été reconduites à leur force initiale,
hors perversion. Il fallait donc, pour la génération
de Rouaud, saffranchir du règne de la suspicion
dans la manière de revisiter lidentité et
le comportement des pères durant les années sombres
du siècle. Le nom du père devait être dit
loin de la# condamnation univoque, dans lexigence dune
écoute. La précision et lexactitude dont
est porteuse luvre de Claude Simon furent un appui
dans cette quête en forme daffranchissement.
Cest
le grand « illisible », celui qui rend sa valeur
à une certaine « illisibilité », que
François Bon salue dabord en Claude Simon, auteur
dun glissement, |
dun déplacement du regard en train de saccomplir.
Nourrie de leffondrement même du récit, une
autre « histoire » séprouve dans la
disparition des catégories (ce qui est réaliste,
ce qui ne lest pas). Pour Bon, luvre de Claude
Simon a représenté dans un premier temps la légitimation
dune phrase ouverte et qui se perd.
Cest
en réfutant la hiérarchie entre prose et poésie
dans leur rapport à la présence, à lintensité,
au réel, que Jean-Paul Goux a reconnu dans luvre
de Claude Simon la possibilité pour la prose dassumer
quelques-uns des « rôles » essentiels de la
poésie. Au culte de la profondeur et de lintériorité
se substitue lévidence dune énergie,
comme si désormais la profondeur soffrait dans le
déployé.
Dans sa seconde
intervention, Rouaud souligna le défi, chez Claude Simon,
du passage de la description au « sentiment », cest-à-dire
de la matière inerte au vivant. Nest-ce pas un véritable
fondu enchaîné qui rend possible ce transit ? Une
leçon que Jean Rouaud, comme ses écrits lattestent,
a su entendre.
Au terme de
cette soirée, il apparaît quà lévidence
luvre de Claude Simon, aujourdhui, est source
de métamorphoses. |
Une ambiguïté subsiste toutefois, quon aurait
pu explorer au terme de la rencontre : en accédant au
statut de « classique de la modernité », Claude
Simon ninduit-il pas la tentation de voir dans la relation
qui est la sienne au monde insaisissable le seul rapport possible,
ou qui ne soit pas daté ? À ce risque, François
Bon, Jean Rouaud et Jean-Paul Goux répondent par leurs
uvres mêmes, cest-à-dire, et très
précisément, par ce dont ils héritent, par
ce quils apportent.
Bernard Simeone |