Léonardo Sciascia



Heures d’Espagne

 

 

Dans les deux premiers mots du prologue, Cervantès s’adresse, en plaisantant, au type de lecteurs à qui il a destiné le livre. Desocupado lector, l’appelle-t-il. Et ces deux mots constituent, pour les traducteurs et les interprètes, le premier problème du livre.
Voyons dans les deux traductions italiennes que nous avons sous la main. Ferdinando Carlesi traduit : « Heureux lecteur, qui n’as rien à faire » ; et il explique, dans une note, que huit mots pour en traduire deux, cela fait trop. Mais nous en trouvons dix dans celle de Vittorio Bodini : « Mon cher lecteur, qui n’as rien de mieux à faire ». À présent, j’admets être un fanatique de la traduction juxtalinéaire ou, pour ainsi dire, calquée. Et c’est pourquoi, terre à terre, je traduirais : « Lecteur désoccupé » ou, pour vouloir être un peu plus précieux : « Oisif lecteur », puisque l’oisiveté doit sans doute être la mère des vices (et donc pas de tous les vices) mais mère aussi de quelques vertus. « Tel qui paraît dans l’oisiveté – dit le Tommasco, dictionnaire des synonymes – peut être fortement occupé ; tel qui n’est pas dans l’oisiveté, peut être occupé par d’oiseux soucis. » À ses voisins, Montaigne a dû paraître un homme totalement oisif ; nous savons qu’il était fortement occupé. Et ce n’est pas hasard si, dans notre oisiveté sur Don Quichotte, le nom de Montaigne a surgi : parce que, comme Montaigne le disait, « je ne fais jamais rien sans joie », au-delà de cet écran de modestie conventionnelle qui est dans le prologue, Cervantès s’adresse à un lecteur qui sait lire avec joie. Désoccupé : et donc en mesure d’être occupé par la joie de la lecture : et fortement occupé, puisque la joie que donne la lecture de Don Quichotte est pimentée de mystère, d’un mystère qui accroît la joie. Et vous voudriez que Cervantès ne le sût pas, qu’il avait écrit un livre joyeux et mystérieux ?

Et voici la seconde raison, double en soi, pour laquelle le livre n’a pas aujourd’hui beaucoup de lecteurs : le desocupado lector est devenu rare. D’un point de vue qui englobe la généralité des lecteurs, on peut bien dire que peu désormais sont ceux capables de lire avec joie : on lit par prescription des idéologies ou de la mode, pour se dégager d’une obligation, pouvoir parler du livre dont on parle ou pouvoir dire seulement « je l’ai lu ». On lit en souffrant : et ainsi est-ce pour souffrir désormais qu’on va au théâtre, au cinéma, dans les manifestations culturelles. Une sorte de masochisme préside, de nos jours, à ces choses. Pour en rester à l’œuvre de Cervantès, on peut ensuite dire que qui s’approche de Don Quichotte n’est plus, justement dans son rapport au livre, « désoccupé » ; il est déjà « occupé » par toutes les interprétations qui du livre sont données, qui se sont sur lui stratifiées ; et spécialement par celle d’Unamuno. Interprétations dont, souvent, on n’a pas connaissance directe, mais qui se sont incorporées et sont carrément la substance de ce présupposé savoir : ce qu’est Don Quichotte, et qui est Don Quichotte, qu’on peut facilement découvrir chez beaucoup de ceux qui n’ont pas lu le livre et ne le liront pas.
Peut-être le livre continue-t-il à être, parmi les grands, un des moins lus. Mais il a une vitalité qui va au-delà des pages, qui s’est incorporée à un mode de vie, à la vie même en ce qu’elle a de noblesse, de poésie. Nous en avons le sentiment à Alcalà de Henares, ville où Cervantès est né, et qui conserve, improbable mais suggestive, sa maison natale. Sur la vaste place harmonieuse où se dresse le monument qui lui est consacré, traversée de temps en temps par le vol lent des cigognes, l’après-midi printanier a amené des familles entières. Les enfants courent dans leurs jeux, les adultes sont en repos, comme absorbés. Ce n’est pas dimanche, mais il y a un air dominical. Les deux premiers mots du prologue nous remontent presque automatiquement : desocupado lector. Voilà des lecteurs désoccupés, désoccupés au point qu’ils ne liront jamais le livre. Car – repos, espoir et autre – ils sont en train de le vivre.

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