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Dans les deux
premiers mots du prologue, Cervantès sadresse, en
plaisantant, au type de lecteurs à qui il a destiné
le livre. Desocupado lector, lappelle-t-il. Et ces
deux mots constituent, pour les traducteurs et les interprètes,
le premier problème du livre.
Voyons dans
les deux traductions italiennes que nous avons sous la main.
Ferdinando Carlesi traduit : « Heureux lecteur, qui nas
rien à faire » ; et il explique, dans une note,
que huit mots pour en traduire deux, cela fait trop. Mais nous
en trouvons dix dans celle de Vittorio Bodini : « Mon cher
lecteur, qui nas rien de mieux à faire ».
À présent, jadmets être un fanatique
de la traduction juxtalinéaire ou, pour ainsi dire, calquée.
Et cest pourquoi, terre à terre, je traduirais :
« Lecteur désoccupé » ou, pour vouloir
être un peu plus précieux : « Oisif lecteur
», puisque loisiveté doit sans doute être
la mère des vices (et donc pas de tous les vices) mais
mère aussi de quelques vertus. « Tel qui paraît
dans loisiveté dit le Tommasco, dictionnaire
des synonymes peut être fortement occupé
; tel qui nest pas dans loisiveté, peut être
occupé par doiseux soucis. » À ses
voisins, Montaigne a dû paraître un homme totalement
oisif ; nous savons quil était fortement occupé.
Et ce nest pas hasard si, dans notre oisiveté sur
Don Quichotte, le nom de Montaigne a surgi : parce que, comme
Montaigne le disait, « je ne fais jamais rien sans joie
», au-delà de cet écran de modestie conventionnelle
qui est dans le prologue, Cervantès sadresse à
un lecteur qui sait lire avec joie. Désoccupé :
et donc en mesure dêtre occupé par la joie
de la lecture : et fortement occupé, puisque la joie que
donne la lecture de Don Quichotte est pimentée de mystère,
dun mystère qui accroît la joie. Et vous voudriez
que Cervantès ne le sût pas, quil avait écrit
un livre joyeux et mystérieux ?
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Et voici la
seconde raison, double en soi, pour laquelle le livre na
pas aujourdhui beaucoup de lecteurs : le desocupado
lector est devenu rare. Dun point de vue qui englobe
la généralité des lecteurs, on peut bien
dire que peu désormais sont ceux capables de lire avec
joie : on lit par prescription des idéologies ou de la
mode, pour se dégager dune obligation, pouvoir parler
du livre dont on parle ou pouvoir dire seulement « je lai
lu ». On lit en souffrant : et ainsi est-ce pour souffrir
désormais quon va au théâtre, au cinéma,
dans les manifestations culturelles. Une sorte de masochisme
préside, de nos jours, à ces choses. Pour en rester
à luvre de Cervantès, on peut ensuite
dire que qui sapproche de Don Quichotte nest plus,
justement dans son rapport au livre, « désoccupé
» ; il est déjà « occupé »
par toutes les interprétations qui du livre sont données,
qui se sont sur lui stratifiées ; et spécialement
par celle dUnamuno. Interprétations dont, souvent,
on na pas connaissance directe, mais qui se sont incorporées
et sont carrément la substance de ce présupposé
savoir : ce quest Don Quichotte, et qui est Don Quichotte,
quon peut facilement découvrir chez beaucoup de
ceux qui nont pas lu le livre et ne le liront pas.
Peut-être
le livre continue-t-il à être, parmi les grands,
un des moins lus. Mais il a une vitalité qui va au-delà
des pages, qui sest incorporée à un mode
de vie, à la vie même en ce quelle a de noblesse,
de poésie. Nous en avons le sentiment à Alcalà
de Henares, ville où Cervantès est né, et
qui conserve, improbable mais suggestive, sa maison natale. Sur
la vaste place harmonieuse où se dresse le monument qui
lui est consacré, traversée de temps en temps par
le vol lent des cigognes, laprès-midi printanier
a amené des familles entières. Les enfants courent
dans leurs jeux, les adultes sont en repos, comme absorbés.
Ce nest pas dimanche, mais il y a un air dominical. Les
deux premiers mots du prologue nous remontent presque automatiquement
: desocupado lector. Voilà des lecteurs désoccupés,
désoccupés au point quils ne liront jamais
le livre. Car repos, espoir et autre ils sont en
train de le vivre. |