rencontre



22 h


L’énonciation messianique
de la vérité

J.-Y. M. — Vous êtes intervenu en tant que philosophe lors des précédents Banquets du Livre, et vous abordez cette année un thème qui touche à la thématique religieuse, « l’énonciation messianique de la vérité ». Pouvez-vous préciser l’esprit dans lequel vous avez été amené à traiter ce thème ?

C. J. — Le messianisme est un thème commun aux trois religions du livre, mais c’est en tant que philosophe que je l’aborde, sous l’angle de la philosophie de l’histoire. J’essaierai de montrer comment l’écriture de l’histoire telle qu’elle est pratiquée par les historiens positifs suppose une conception qui fait du passé la pure ombre du présent, alors que la perspective messianique met l’accent sur le devenir, en nous proposant, non de purs passés, mais des présents orientés vers l’avenir.

J.-Y. M. — Vous considérez donc avant tout le messianisme comme un modèle de pensée ?
C. J — En effet. J’essaierai de présenter le schème chrétien de la réconciliation de l’essence avec elle-même à partir d’une scission première (ce que résume la formule de Hegel : l’homme est ce qu’il ne devrait pas être et n’est pas ce qu’il devrait être) et, par contraste, le judaïsme comme conception d’un Messie qui serait la réparation d’un déplacement intervenu dans la création. Pour le judaïsme, le Messie remet les choses en place par l’application intégrale de la Loi. Un troisième schéma est celui du Messie ismaélien : le chi’isme considère que le signe de l’avènement du Messie sera l’abolition de toutes les lois antérieures. La question qui se pose alors est la suivante : après le Christ, dont l’apparition a fait événement, est-il possible d’envisager un événement messianique qui s’inscrive dans l’histoire autrement que comme répétition cyclique, donc en quelque façon dans son propre anéantissement ?

J.-Y. M. — Ce que vous proposez à la méditation de vos auditeurs relève donc d’une philosophie de l’histoire ?
C. J. — Les messianismes tendent tous à accélérer l’histoire, c’est une évidence. Mais le Messie est peut-être celui qui ne vient pas et qui ne cesse de creuser la profondeur historique. Je propose de penser que la philosophie de l’histoire qui sous-tend le messianisme doit l’emporter, pour une pensée de l’histoire, sur l’écriture positive de celle-ci, aujourd’hui toute-puissante et que l’on nous présente depuis trop longtemps comme seule possible. La philosophie de l’histoire tant décriée a le mérite de transformer tout événement humain en le considérant du point de vue de l’avenir dont il est porteur, de le déchiffrer comme riche d’engendrement, et non comme la conséquence d’un passé qui le détermine positivement.
Propos recueillis par Jean-Yves Masson

Petit cloître, 22 heures, entrée 30 F

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