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Dieu sait quoi
de Jean-Daniel Pollet
La vérité des choses
De cette constellation de cinéastes
de la Nouvelle Vague, Jean-Daniel Pollet est le plus inclassable.
Il réalise un premier court-métrage remarqué
en 1958 : Pourvu qu'on ait l'ivresse. C'est par deux longs-métrages
de fiction (L'Amour c'est gai l'amour c'est triste et
L'acrobate) réalisés en 1968 et 1976 et
interprétés par Claude Melki que Pollet est connu
du grand public. Mais c'est le compagnonnage avec les théoriciens
de la littérature et du cinéma qui nourrit l'essentiel
de son uvre.
Dès 1963, il réalise Méditerranée,
sur un scénario et un texte de Philippe Sollers, puis
en 1973, L'Ordre, documentaire sur le sort des lépreux
en Grèce (ce film sera longtemps interdit à la
télévision française). En 1989, après
avoir terminé Contretemps, un remontage de ses
films sur un texte de P. Sollers et de J. Kristeva, Jean-Daniel
Pollet, il est heurté par une locomotive alors qu'il filme
auprès d'une voie de chemin de fer. De très longs
mois d'hôpital l'amènent à lire toute l'uvre
de Francis Ponge. Dieu sait quoi est né dans la douleur
physique de cette rencontre avec l'esprit et la matière.
« Nous sommes les otages du monde muet
». Ce court propos au début du film semble vouloir
en livrer la substance. Une uvre singulière que
ce Dieu sait quoi si empreint du matérialisme dont
Pollet ne se départit jamais. Il s'agit là, dans
la plus grande rigueur, par l'éclairage des sons, le bruit
de la lumière, de nous faire accéder au plus près
des objets, ceux de l'ordre minéral avant tout, au plus
près de l'eau, vibrante, mouvante, au plus près
de l'homme, séparé de la matière dont il
est l'otage et aussi le poète.
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Car ce film aux images si vouées à la célébration
des choses, tire son origine des mots du poète. C'est
de l'uvre de Francis Ponge que le cinéaste a voulu
se saisir, dans l'ambition de prolonger la mise en mots des objets
par la mise en scène des mots. « J'ai commencé
par une adaptation scrupuleuse de chaque texte du Parti pris
des choses, avec des découpages très précis,
des mouvements de caméra, etc. Je voulais que les images
collent au texte, en espérant que quelque chose naîtrait
de ce redoublement, sans qu'on puisse savoir quoi avant de l'avoir
vu. » (J.-D. Pollet).
Il naît de la vision du film comme
un sentiment d'incertitude sur le genre. Ni fiction ni documentaire,
cette suite d'images et de textes semble, comme l'uvre
de Ponge, faire jaillir du frottement des mots et des choses,
des étincelles de sens. Et l'on retrouve l'obsession de
l'écrivain : « Si nous nous intéressons à
cette différence des mots et des choses, c'est qu'en vérité
nous y sommes au plus haut point intéressés, que
c'est nous que cette différence concerne, qu'il ne s'agit
là, en somme, que de nous et de notre propre existence,
de notre propre personnalité, de notre justification,
de notre seul devoir » (Francis Ponge). Et le titre, ainsi
que le souligne Stéphane Bouquet dans un long dossier
des Cahiers du Cinéma, devient du coup diablement
ironique : Dieu justement ne sait rien puisqu'il n'est pas là. |