comme une orange


On va voir ce qu'on va voir.

Il se passe toujours d’étranges phénomènes au Banquet du Livre de Lagrasse, lorsque l’image tente de s’infiltrer dans ce sanctuaire de l’écrit. Les deux années précédentes, les projections cinématographiques avaient subi de plein fouet la malédiction : projectionniste absent, appareils cassés ou qui découpaient sadiquement l’image en deux, films perdus, tout y est passé.
Cette année enfin, tout allait bien se passer. L’image ferait son entrée en force dans le Banquet. Elle allait abandonner son statut subalterne pour trouver toute sa place théorique dans le dire de la vérité. L’artillerie lourde était en place. Des documentaires de création comme actes de résistance, une réflexion sur " comment filmer l’ennemi ", un journal télévisé chaque soir pour rendre compte du Banquet… Bref, on allait voir ce qu’on allait voir.
Mais l’esprit frappeur du livre est malin. Et, instruit par les nombreux colloques des Banquets précédents, il sait comment guerroyer : attaquer l’ennemi en son point faible. L’Édition de Minuit du journal télévisé réalisé par l’atelier de vidéo va lui en donner l’occasion. Des câbles oubliés, un ordinateur qui refuse d’obéir à des ordres contradictoires, les sons d’interviews emportés par un vent fripon, des projecteurs fatigués par un long voyage automobile, et voilà : aucune image (jusqu’à mardi soir) ne viendra illuminer l’écran de toile tendu sur la promenade.



L’esprit frappeur avait remporté une autre bataille. Le livre ici est en son royaume, et il n’entend pas le partager.
Mais la guerre n’est pas terminée. Jean-Louis Comolli sera bien là avec son film La Question des alliances pour nous montrer une manière de filmer l’ennemi. Le cycle de vidéo sur " Le documentaire, cinéma de la vérité ? " est de grande qualité (ne manquez surtout pas la projection du film de Jean-Paul Léon : Le Marchand, le collectionneur et le peintre, un bijou d’impertinence).
Et, une nuit magique, les images du journal télévisé du Banquet, n’en doutons pas, arriveront sur l’écran.
Car c’est ainsi que le Banquet vit.
— Alain Raybaud

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