José Ortega y Gasset


Une nature
frontalière

 

 

Le philosophe espagnol
Jose Ortega y Gasset est né et mort
à Madrid (1883-1955), où il enseigna
la métaphysique à l’Université.
Éditeur, conférencier, éducateur surtout, son rayonnement intellectuel fut considérable.


Si on nous dit que Don Quichotte appartient entièrement à la réalité, nous n’y verrons pas d’inconvénient. Nous ferions seulement remarquer qu’avec Don Quichotte, c’est sa volonté farouche qui fait désormais aussi partie du réel. Et cette volonté se trouve remplie par une décision : elle est la volonté de l’aventure. Don Quichotte, qui est réel, veut réellement connaître des aventures. Comme il le dit lui-même : « Les enchanteurs pourront bien m’ôter la chance, mais l’effort et le courage, cela est impossible. » Aussi quitte-t-il avec une si étonnante facilité la salle, lors du spectacle de marionnettes, pour entrer à l’intérieur de la fable. C’est une nature de frontalier, comme l’est d’une manière générale la nature humaine, au dire de Platon.
Peut-être n’avions-nous pas soupçonné ce qui nous arrive maintenant : la réalité entre dans la poésie pour élever l’aventure à une puissance esthétique plus haute. Si cela se confirmait, nous verrions la réalité s’ouvrir pour ménager une place au continent imaginaire et lui servir de support, de la même façon que l’hôtellerie est par cette claire soirée un vaisseau voguant sur les plaines torrides de la Manche, portant dans ses flancs Charlemagne et les douze pairs, Marsilio de Sansueña et la sans pareille Mélisandre. Le fait est que le contenu des livres de chevalerie a une réalité dans l’imagination de Don Quichotte, qui, à son tour, existe indubitablement. En sorte que, si le roman réaliste est né en s’opposant au roman dit d’imagination, il contient néanmoins en lui l’aventure.

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