Cette poésie nouvelle, que Cervantès
met en uvre, ne peut avoir une structure aussi simple que
celle de la poésie grecque et médiévale.
Cervantès regarde le monde depuis la cime de la Renaissance.
La Renaissance a serré dun peu plus près
les choses : elle représente un dépassement intégral
de la sensibilité antique. Galilée, avec sa physique,
donne à lunivers une police rigoureuse. Un nouveau
régime a commencé : tout sajuste davantage
à une forme. Dans ce nouvel ordre des choses, les aventures
sont impossibles. Leibniz bientôt affirmera que la simple
possibilité manque absolument de rigueur, quil ny
a de possible que le compossible, cest-à-dire ce
qui se trouve en étroite connexion avec les lois de la
nature. Aussi le possible qui, dans le mythe, dans le miracle,
revendique une indépendance absolue, en vient-il à
être contenu dans le réel comme laventure
dans le réalisme décidé de Cervantès.
Autre élément caractéristique
de la Renaissance, la primauté du psychologique. Le monde
des anciens semble une corporéité pure sans retraite
ni secrets intérieurs. La Renaissance découvre
dans toute son ampleur le monde intérieur, le me ipsum,
la conscience, le subjectif.

Jaume Huguet
Consagracion de san Augustin
(Consécration de Saint Augustin) |
Don Quichotte est une fleur de ce
nouveau, de ce grand tournant que prend la culture. Avec Don
Quichotte la poésie épique meurt pour toujours,
ainsi que son aspiration à soutenir une sphère
mythique limitrophe, mais distincte, de la sphère des
phénomènes matériels. La réalité
de laventure est sauve, assurément ; mais ce genre
de salut enveloppe la plus redoutable ironie. La réalité
de laventure est maintenant réduite au psychologique,
voire à un mouvement organique. Elle est réelle
en tant que vapeur dun cerveau. Si bien que sa réalité
est plutôt celle de son contraire, celle de la matière.
En été, le soleil déverse
des torrents de feu sur la Manche et sur la terre chauffée
à blanc se produit souvent le phénomène
du mirage. Leau que nous voyons nest pas de leau
réelle, mais il y a dans cette eau quelque chose de réel
: sa source. Et cette source amère, doù perce
leau illusoire, cest la sécheresse désespérée
de la terre.
Nous pouvons vivre ce type de phénomène
selon deux directions : lune, naïve et rectiligne
; alors, leau que le soleil peint sur la terre est pour
nous effectivement de leau ; selon lautre, ironique
et indirecte, nous voyons le mirage en tant que mirage, cest-à-dire
quà travers la fraîcheur de leau nous
voyons la sécheresse de la terre qui produit lillusion.
Le roman daventure, le conte, la poésie épique
relèvent de la première manière, naïve,
de vivre les choses imaginaires et significatives. Le roman réaliste
relève de la seconde manière, indirecte. Il a donc
besoin de la première ; il a besoin du mirage pour nous
le faire voir en tant que tel. En sorte que ce nest pas
seulement Don Quichotte qui fut écrit contre les livres
de chevalerie et qui, par conséquent, les porte en lui
; cest le genre littéraire du « roman »
qui consiste essentiellement en une telle intussusception.
Voilà qui nous permet dexpliquer ce qui semblait
inexplicable : comment la réalité, lactuel,
peut se transformer en substance poétique. Elle ne le
serait jamais en elle-même, vue directement ; cest
là le privilège du mythique. Mais nous pouvons
la considérer indirectement, en tant que destruction du
mythe. De cette manière, la réalité, qui
par nature est inerte, insignifiante, immobile et muette, acquiert
un mouvement, se transforme en un pouvoir actif dagression
contre la sphère cristalline de lidéal. Lorsque
lenchantement de lidéal est rompu, il tombe
en poussière irisée qui perd peu à peu ses
couleurs jusquà nêtre plus que de la
terre grise. Dans tout roman nous assistons à cette scène.
En sorte que, à rigoureusement parler, ce nest pas
la réalité qui devient poétique, qui entre
dans luvre dart, mais ce geste seulement, ce
mouvement par lequel elle réabsorbe lidéal.
Il sagit, pour résumer, dun processus strictement
inverse de celui qui produit le roman dimagination. En
outre, le roman réaliste décrit le processus même
et se distingue ainsi du roman dimagination qui ne décrit
que lobjet produit, laventure. |