Notre héroïne RPR, Bénédicte, responsable de la section de Bois-Colombes, a pour amie une jeune militante du FN, Marie-Hélène. Elle nous en parle. Cette rencontre a du sens, me semble-t-il, au moment où Le Pen vient de faire son plus gros score en France (15 %) et où j’entends parler – déjà – de transfuges du RPR. Nous filmons au jardin du Luxembourg un dialogue entre les deux jeunes filles qui commentent en riant les mérites respectifs de leurs chefs chéris, Le Pen et Chirac (quel est le plus « dur » ?). Marivaudage autour de l’extrémisme que j’ai filmé, non sans penser aux héroïnes de Rohmer, comme une promenade hors du temps. Ce qu’il s’agissait d’inscrire était de l’ordre de la découverte, pour ne pas dire de la surprise. Comment une jeune fille d’aujourd’hui pouvait-elle être lepéniste ? J’en étais stupéfait, j’espérais mieux le comprendre en la filmant. Je me disais, je me dis que filmer, c’est parcourir un temps d’expérience où le rapport du sujet à son corps et à sa parole à la fois se déplie et s’intensifie. Une dynamique de l’incarnation des motifs de pensée devient possible, repérable. Si l’Autre s’incarne, c’est pour moi d’abord dans des films. Ajouter, en le filmant, du corps – du geste, de la parole, du mouvement, des plis – à l’idéologie de l’autre, c’est évidemment représenter cette idéologie avec plus de force, c’est-à-dire, peut-être, provoquer une réaction plus vive chez le spectateur, lui donner plus de matière à saisir et plus de désir à combattre. La curiosité l’emportait donc sur la répulsion. Pourtant, filmant de nuit une équipe du FN (ils collaient pour la fête de Jeanne d’Arc que, déjà, Le Pen avait annexée, et qu’il avançait pour la première fois je crois d’une semaine, squattant non par hasard le 1er mai des travailleurs), je tombais sur une gaffe qui montrait l’envers de la séduction insouciante de Marie-Hélène. L’un des colleurs, vieux militant, sans motif apparent autre que d’être filmé, partait dans un couplet sur les Noirs menés à la trique dans les colonies.

Aussitôt, fermement, le responsable de l’équipe lui commandait le silence. Pas ici, pas toi, pas maintenant! Défoulé-refoulé, caché-exhibé, la scène cinématographique induisait et enregistrait la démonstration en actes de ce mouvement de bascule qui caractérise, je crois, la très ambivalente relation du FN aux médias (les « journaleux »), qu’il aimante tout en les faisant huer dans ses meetings. D’un côté, l’obsession de se faire voir et donc de se montrer, de se faire montrer comme différent de tous les autres, à part, unique, inentamé jusque dans l’excès et l’insupportable; et de l’autre côté, celle de dénoncer la consécutive exhibition par les médias de cette différence, de cette étrangeté, comme une injustice et une censure. Ce double mouvement, à la fois dénégation et déplacement, qui revient à se poser en victime de toutes les agressions à la place de toutes les victimes (victime, par exemple, de l’antisémitisme à la place des Juifs...), est inexorablement enregistré comme inscription vraie cinématographique, fixation synchrone de ces volatils acting out qui démasquent la violence cachée des sentiments réels. Nous sommes dans une logique de dévoilement émotionnel. Agent de connaissance, le cinéma ne peut guère ici que percer les défenses de l’ennemi, sans aller jusqu’à exposer ses forces et ses faiblesses, démonter ses ressorts, faire apparaître ses contradictions.

Page Précédente

Retour au Sommaire

Page Suivante