Filmer pour mieux connaître, mais pas encore filmer pour
mieux combattre.
«
Ne me touche pas! »
Quatre ou cinq
ans plus tard, 1992, 1993, ce sont de tels acting, encore,
que nous pouvons filmer dans La Campagne de Provence ou
dans Marseille en mars. Première scène.
Au coin dune rue de Marseille, la rue Henri-Barbusse, symboliquement
rebaptisée (déjà) « rue Charles-Martel
», un groupe de militantes du FN invective, face caméra,
une femme que lon ne voit pas mais qui se défend
hors-champ (le caméraman, Jean-Louis Porte, sest
placé à côté de cette femme invisible
cest comme si nous étions à sa place).
Retourne dans ton pays!, lui crie-t-on en pleine face (celle
de la caméra, donc). Ce pays, cest lAlgérie
qui nest plus « française », on le comprend;
mais cette femme qui se fait insulter, qui est elle ? Elle est
nous, nous sommes à sa place. Le dispositif filmique (on
ne verra jamais cette femme agressée) dévoile la
rage de celles qui crient à la fois contre létrangère
et contre la caméra. Violence non seulement exhibée
mais projetée sur nous, spectateurs. Ici, la mise en scène
commande au sens. Les corps filmés savent quils
le sont et sexposent avec hargne au dispositif qui les
affirme dévoilement tels quils sont.
Deuxième
scène. Gardanne. Le Pen parcourt à grands pas le
marché, souriant, tout à ses admirateurs. Près
de lui, un garde du corps qui, pour le protéger, le frôle.
Le Pen sursaute, un rictus de violence saisit son visage. «
Je tai dit de ne pas me toucher ! Je naime pas quon
me touche comme ça ! » Filmés, ce geste et
cette parole phobiques ouvrent soudainement sur lautre
scène qui menace, derrière les sourires et la bonhommie.
Quelque chose ici sinscrit du rapport de lidée
politique et du corps politique, rapport que seul le cinéma
peut avérer et déplier. Dès quil sincarne
et se représente, un pouvoir devient sa propre caricature.
Il nest pas besoin de forcer le trait, il se force tout
seul. Lombre se déplace en même temps que
la lumière. Cest ce que jai toujours cru du
pouvoir filmé. Un gant qui se retourne. On voit les coutures,
lécorché. Il se trouve que le FN nest
pas (pas encore, pas partout) au pouvoir : cest sa montée
en puissance (résistible ascension ?) quil y aurait
à filmer aujourdhui comme lécorché
de notre société.
Être
et nêtre pas, avoir et navoir pas été.
Parce quil
déroule un ruban de temps machinique synchrone avec le
temps vécu du sujet filmé, le cinéma peut
enregistrer le passage dun état dénonciation
à un autre, la rupture dune conduite, le point de
bascule dun corps autour dune dénégation. |
Mais comment, en le filmant, démonter par exemple le
rébus exactement dosé de méandres et glissements
signifiants qui fait passer Le Pen, dans le même discours,
du Sida au syndicalisme enseignant et de la pédophilie
à la Ligue des Droits de lHomme ?
Il y a une
subtilité perverse du fascisme à la française,
qui tient à ce quil se nie lui-même constamment.
(Wieviorka dit « national-populisme »). Cette dénégation
bloque lintervention cinématographique comme elle
paralyse la lutte politique, très impuissante contre un
ennemi qui se dérobe dans son exhibition même. Comment
représenter en effet le mécanisme retors qui fait
que la dénonciation des ignominies ordinaires du FN, voire
de ses crimes toujours déniés, donc, en
même temps quaccomplis se trouve renversée
en argument de séduction supplémentaire ? Je ne
vois guère que Lubitsch, celui de To be or not to be,
bien sûr, pour démonter un tel ressort qui
finit par tendre vers le nonsense. Souvenons-nous par
exemple des déclarations qui ont suivi lassassinat
dIbrahim Ali à Marseille en février 95. Accusé,
le FN commence par nier lacte, mais dune négation
qui fonctionne comme une affirmation codée (cest
la victime qui a attaqué ses assassins). À la publicité
faite à laccusation sajoute donc celle faite
à son rejet. Double bénéfice. Tout acte
effectué et dénié joue ainsi deux fois.
Aveu codé et contre-aveu tonitruant. Le mot « négationnisme
» a été forgé pour dautres motifs,
mais jobserve quil renvoie au même système
dénégateur. Renverser les énoncés,
effacer les traces, virtualiser la mémoire. Face à
quoi, pour ne pas renoncer au combat, il sagirait de maintenir
lidée dune résistance intrinsèque
(ontologique) du cinéma à la progression actuelle
des révisionnismes. En même temps que de la duplicité,
le cinéma fabrique la trace qui enregistre cette duplicité.
Contre les médias de masse qui font circuler un principe
de réversibilité générale et substituent
à nos doutes un doute objectivé et généralisé,
une équivoque instituée, favorisant en effet toutes
les révisions, le cinéma sacharne à
enregistrer ce quil produit, ce quil provoque. |