Jean Rouaud


Prologue

Il s’agissait de Mozart. De sa vie racontée en cinq ou six épisodes à la télévision. De cet inconvénient quand l’histoire touche à sa fin qu’il ne lui restait plus qu’à mourir. La Flûte se jouait à guichets fermés, La Clémence de Titus avait été bouclé en trois semaines et le Requiem avançait à grands pas. Voilà qui était rondement mené. Trop précipité peut-être, comme s’il lui fallait se dépêcher de conclure, de répondre à l’ultime commande de la postérité. Or, à ce stade, le catalogue est formel, il n’y a plus rien à attendre, l’œuvre du génial enfant prodige est tout entière achevée. Il fallait donc se préparer. Nous n’aurions bientôt que nos yeux pour pleurer.
Tout était prêt pour le dénouement, les acteurs en place : Wolfgang revêtu d’un bel habit bleu, attablé dans ce café de Vienne où il avait l’habitude de souper après les représentations, et Constance, la chère petite femme bien aimée, très loin, aux eaux, comme pour accentuer la solitude de son époux et se charger de l’opprobre au regard des siècles, héroïne docile sacrifiant sa réputation pour que son solitaire brille de l’éclat parfait du diamant. Il revenait maintenant à d’obscurs mécanismes à déterminer le moment fatal. On tentait de se rassurer en tenant de très sophistiques raisonnements : si cinq minutes avant sa mort Mozart était encore en vie, il n’y avait pas de raison qu’il ne le fût pas cinq minutes après, ou en appliquant le principe du sage Zénon, qu’il lui resterait toujours une moitié de temps à vivre, de sorte qu’un Mozart mort était aussi improbable qu’Achille rattrapant la tortue.
Comme pour faire diversion le chat d’un bond économe s’était installé sur la télévision, sa source de chaleur favorite quand les radiateurs étaient éteints. Après avoir tourné plusieurs fois en rond il avait choisi de s’étaler de tout son long, sans plus se soucier de son confort, l’angle aigu du poste planté dans le menton, une patte arrière pendant négligemment devant l’écran, si bien que, sur certains gros plans, il semble qu’un gri-gri est accroché à la perruque de l’illustre convive, transformant le divin Mozart en une sorte de Davy Crockett coiffé de son
trophée. La musique qui va crescendo ne le trouble pas, ni les coups de timbale qui rythment cette montée en puissance. Un soupir profond soulève par intervalles son pelage strié, comme une réponse ennuyée au drame qui se joue sous lui. Et pourtant les accords se font de plus en plus lourds, oppressants, et l’on devine qu’au sommet de cette ascension, quand voix et instruments se confondront dans une même intensité, nous serons face à l’instant vertigineux où la vie d’un homme bascule. La musique nous l’annonce et la mine du musicien nous le confirme. On le sait fatigué depuis quelque temps. Un labeur harassant l’a conduit au bord de l’épuisement. Il s’en plaint quelquefois dans sa correspondance, quoique devant sa femme il ait la délicatesse toute mozartienne de feindre l’engouement. Il craint même de ne pouvoir achever l’ouvrage en cours. Il ne doute pas qu’il abuse de ses forces, mais cette surcharge de travail qu’il s’impose c’est le prix des eaux pour que Constance folâtre un peu, le prix du nouvel habit qu’il convoite, celui de l’ancien qu’il n’a pas fini de régler, le prix de ce repas copieux, du vin et de l’amitié qu’il cultive, le prix de la belle vie, laquelle n’a pas de prix. Léopold, le père comptable des talents prodigieux de son fils, n’avait de cesse de le mettre en garde : Wolfgang est un panier percé. Et le bon père méticuleux d’expliquer pour la énième fois comment réaliser des économies en retournant ses cols, ses manchettes, ses amis, ses assiettes, comment on ne descend pas au petit bonheur la chance dans une auberge, comment le coche vaut mieux que la voiture, et München que Mannheim, tel comte plutôt que telle marquise, telle cour plutôt que telle maison bourgeoise. Si l’on s’en tient au plus élémentaire bon sens tout cela est vrai, mais sur un point capital Leopold a tort : la poche percée de Mozart est pleine de musique.

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