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Jean Rouaud
Prologue
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Tout était prêt pour le dénouement, les acteurs en place : Wolfgang revêtu dun bel habit bleu, attablé dans ce café de Vienne où il avait lhabitude de souper après les représentations, et Constance, la chère petite femme bien aimée, très loin, aux eaux, comme pour accentuer la solitude de son époux et se charger de lopprobre au regard des siècles, héroïne docile sacrifiant sa réputation pour que son solitaire brille de léclat parfait du diamant. Il revenait maintenant à dobscurs mécanismes à déterminer le moment fatal. On tentait de se rassurer en tenant de très sophistiques raisonnements : si cinq minutes avant sa mort Mozart était encore en vie, il ny avait pas de raison quil ne le fût pas cinq minutes après, ou en appliquant le principe du sage Zénon, quil lui resterait toujours une moitié de temps à vivre, de sorte quun Mozart mort était aussi improbable quAchille rattrapant la tortue. Comme pour faire diversion le chat dun bond économe sétait installé sur la télévision, sa source de chaleur favorite quand les radiateurs étaient éteints. Après avoir tourné plusieurs fois en rond il avait choisi de sétaler de tout son long, sans plus se soucier de son confort, langle aigu du poste planté dans le menton, une patte arrière pendant négligemment devant lécran, si bien que, sur certains gros plans, il semble quun gri-gri est accroché à la perruque de lillustre convive, transformant le divin Mozart en une sorte de Davy Crockett coiffé de son |
trophée. La musique qui va crescendo ne le trouble pas, ni les coups de timbale qui rythment cette montée en puissance. Un soupir profond soulève par intervalles son pelage strié, comme une réponse ennuyée au drame qui se joue sous lui. Et pourtant les accords se font de plus en plus lourds, oppressants, et lon devine quau sommet de cette ascension, quand voix et instruments se confondront dans une même intensité, nous serons face à linstant vertigineux où la vie dun homme bascule. La musique nous lannonce et la mine du musicien nous le confirme. On le sait fatigué depuis quelque temps. Un labeur harassant la conduit au bord de lépuisement. Il sen plaint quelquefois dans sa correspondance, quoique devant sa femme il ait la délicatesse toute mozartienne de feindre lengouement. Il craint même de ne pouvoir achever louvrage en cours. Il ne doute pas quil abuse de ses forces, mais cette surcharge de travail quil simpose cest le prix des eaux pour que Constance folâtre un peu, le prix du nouvel habit quil convoite, celui de lancien quil na pas fini de régler, le prix de ce repas copieux, du vin et de lamitié quil cultive, le prix de la belle vie, laquelle na pas de prix. Léopold, le père comptable des talents prodigieux de son fils, navait de cesse de le mettre en garde : Wolfgang est un panier percé. Et le bon père méticuleux dexpliquer pour la énième fois comment réaliser des économies en retournant ses cols, ses manchettes, ses amis, ses assiettes, comment on ne descend pas au petit bonheur la chance dans une auberge, comment le coche vaut mieux que la voiture, et München que Mannheim, tel comte plutôt que telle marquise, telle cour plutôt que telle maison bourgeoise. Si lon sen tient au plus élémentaire bon sens tout cela est vrai, mais sur un point capital Leopold a tort : la poche percée de Mozart est pleine de musique. |
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