Supposons : vous êtes le
comte von Walsseg et vous envisagez, à loccasion
de la mort de votre femme, de faire composer un requiem que vous
vous attribuerez parce que vous avez lhabitude dagir
ainsi, que vous nêtes pas regardant sur les principes,
et que votre chagrin, suite à cette perte, ne paraît
décidément pas inconsolable. Vous dépêchez
un messager auprès dun musicien réputé,
accablé déjà de travail mais sans souci
financier. Que répond le compositeur ? Impossible en ce
moment, je suis trop pris. Rempochez votre bourse, de ce côté
je suis à labri. Au lieu que celui-là, qui
accumule les factures du logeur, de lépicier et
du tailleur, prend ladite bourse, la soupèse, accepte
sur le champ, et sitôt que le sombre messager a tourné
le dos étale sur la table les cinquante ducats : ceci
pour Constance, cela pour les enfants, cette poignée pour
moi, et se jure quen rognant encore sur son sommeil, quen
nécoutant plus du tout sa fatigue, il trouvera bien
moyen de mener à terme cette messe des morts. Il ne la
mènera pas, nous le savons. Et cest ce qui nous
inquiète de le voir avaler si difficilement son repas
dans ce restaurant de Vienne. La nourriture nest pas en
cause, honorable sans doute, nous ne sommes pas en pays réformé.
Il abuse souvent, cest vrai, mais de là à
se mettre dans un état pareil. Et cette fourchette qui
semble peser des tonnes au bout de son bras, ce morceau de viande
empalé qui ne parvient quà grand-peine à
sa bouche, cette lenteur à mastiquer. Notre gorge se serre,
comme si à notre tour nous ne pouvions plus rien avaler.
On a beau se raisonner : allons, ce nest que du cinéma,
dès que le metteur en scène aura lancé "
coupez ", cet individu emperruqué sera de nouveau
tout à fait disposé. Mais rien ny fait. Quimporte
quon ait au préalable humecté son front pour
donner lillusion de la fièvre, grimé le pourtour
de ses yeux pour les cerner dun masque macabre. On sent
sourdre en soi cette levée du sanglot comme une levée
en masse de toutes les larmes de son corps. Alors comme une pauvre
parade on sinvente sur le champ des pensées distantes
de peur de libérer ce trop-plein démotion,
mais à peine se promet-on de ne plus se laisser prendre
par ces enfantillages que la musique nous rattrape, nous pousse
au cur du drame : ce lent mouvement pendulaire du bras
comme une horloge sur le point de sarrêter, cette
fourchette de plus en plus pesante qui soudain, à mi-hauteur,
se fige, et, oh, retombe cette fois nous y sommes. Lhomme
ouvre grand la bouche comme sil simpatientait de
saisir cette ultime nourriture terrestre. A-t-il poussé
un cri, que les sonorités puissantes de la musique lont
recouvert, projetant toutes les forces de la création |
dans un cataclysme final. Il porte la main à son cur
et cest comme sil faisait serment de ne plus mourir,
tant il montre de stupeur quune telle chose lui arrive.
Les larmes se déversent à flots, bruyantes, que
vous ne pouvez plus contenir. Lhomme tente en prenant appui
sur la table de se lever, puis seffondre entraînant
dans sa chute la nappe et les couverts, tandis que la queue du
chat bat contre lécran déserté.
Cest fini. À quoi
bon alerter les convives, les prévenir que monsieur Mozart
vient dêtre victime dun malaise, quil
faudrait que deux dentre eux abrègent leur soirée
et le reconduisent durgence chez lui. Vienne est un haut
lieu de plaisirs où se pratique le jeu des chaises musicales.
Elles seront toujours occupées. Ceux-là continueront
dapplaudir Salieri et le vieux Haydn. Feront-ils même
la différence ? Lenfant de Salzbourg est bien assez
grand maintenant pour sen aller seul au cimetière,
assez détaché des vanités de ce monde pour
se satisfaire de la fosse commune. Un chien suffira pour le cortège,
et la petite musique froide de la pluie. Nous, très loin
en arrière, orphelins, abandonnés, avec ce sanglot
des profondeurs au travers de la gorge, inépuisable nappe
phréatique que le drame qui vient de se dérouler
narrive quà moitié à nommer.
Car enfin, quest-ce qui vient de mourir que nous veuillons,
sans plus chercher à lutter, arrêter tout, nous
poser là et nen plus bouger ? Ce nest que
bien plus tard, après avoir peu à peu percé
les ténèbres qui nous crèvent les yeux,
que tout nous revient : cette main crispée sur la poitrine,
ce cri étouffé et ce bruit, quaucune musique
ne recouvre, dun corps qui tombe le fond du panier
percé est tapissé de larmes. |